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Notes |
(1) La télévision
l’a très bien compris, sachant utiliser avec
sa fausse naïveté toute relative son hors-champ,
incorrect tout au long du sérieux de son émission,
acquérant, magie ou paresse, droit à l’image
au générique de fin. Le public discipliné
redevient aléatoire, mouvant, visage personnel, corps
sensible. De cette suspension d’un format contraignant
peut surgir l’irrationnel, le surprenant ; l’in-contrôlable
a ses chances, l’espace fictionnel semble flotter.
La vigilance policière de la caméra s’estompe,
ou semble tout au moins s’adoucir.
(2) “ Le cinéma a pensé le corps, il
a pensé l’individu, la foule ; il a regardé
à nouveau les gestes humains ; depuis les plus banales
comme la marche ; il a inventé des êtres, et
pour les représenter des figures inédites
avant lui. ” AUMONT Jacques, L’invention de
la figure humaine. Le cinéma : l’humain et
l’inhumain, Conférence du Collège d’histoire
de l’Art Cinématographique 1994-1995, Cinémathèque
Française, p.7.
(3) Comédien formé à l ‘école
anglaise du music-hall à la toute fin du 19ème
siècle ( âgé de 9 ans en 1898, il intègre
la troupe des Eight Lancashire Lads “ les Huit Gars
du Lancashire ” ) ce sera en tant que tel qu’il
rentrera dans le cadre cinématographique : avec cette
conscience de la scène, de cette rampe invisible
au cinéma, innervant tout le jeu du comédien.
(4) SCHAEFFER Jean-Marie, Pourquoi la fiction ? Seuil, 1999,
p.249.
(5) “ Pour moi, la dramaturgie est synonyme d’embellissement
dramatique : c’est l’art de la réticence
(…) l’art des effets de coulisses, un coup de
pistolet, un cri, le bruit d’une chute, un quelconque
fracas ; l’art de savoir-faire une entrée et
de savoir-faire une sortie… ” CHAPLIN Charles,
Histoire de ma vie, Robert Laffont, 1964, p. 255.
(6) “ Les intrigues si on veut bien les appeler ainsi,
n’étaient en général rien de
plus que des incidents inspirés par un incendie,
un déménagement ou une foule. On envoya Lerhman,
Chaplin et le cameraman Frank D. Williams à Venice
car on avait lu dans les journaux du matin qu’une
course automobile devait s’y dérouler. On n’avait
aucun scénario. On nourrissait simplement l’espoir,
sans trop se faire d’illusion, étant donné
l’échec du précédent film de
Chaplin, qu’en lâchant le petit homme parmi
les voitures de course et les caméras d’actualités,
Williams arriverait bien à filmer quelques gags.
On n’avait rien d’autre en tête. ” SENNET Mack, Le Roi du Comique, Seuil, 1994, p.200/2001.
(7) Mais qui filme l’équipe de tournage que
l’on voit à l’écran ? L’opérateur
et le metteur en scène jouent à faire du cinéma
pour quel public ? Que filment-ils réellement ? Il
y a un redoublement du cinéma qui se joue entre le
hors-champ (les coulisses des entrés et sorties du
comédien) et le cadre. Quelque chose flotte dans
cet entre-deux. De cet artifice du cinéma dans le
cinéma naturalisé par le jeu du comédien
et du metteur en scène qui joue son propre rôle,
on en oublie qu’ils sont eux-mêmes filmés
par quelqu’un hors-champ. Nous retrouvons ce même
doute lors de la scène de tournage de la publicité
avec Shahdov dans Un Roi à New-York, scène
analysée dans le second sous chapitre.
(8) BERGALA Alain, Nul mieux que Godard, Collection Essais
Cahiers du Cinéma, 1999, p.83-84.
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Par Nadia Meflah
“ Ce besoin est multiple : ce qu’il
cherche, c’est bien la vérité,
mais c’est aussi l’ivresse de
la tension héroïque, et la gloire
qui couronnera cet héroïsme. Le
besoin essentiel, cependant, semble être
celui de s’installer dans une identité
à toute épreuve (...) Rousseau
force la réalité, pour composer
le mythe de son existence ”.
Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau :
la transparence et l’obstacle.
Manifeste du cinéma chaplinien
Pour exister, je dois être filmé.
Tel pourrait être le credo de tout le
cinéma chaplinien. Lorsque l’on
revoit la première apparition du personnage
Charlot au cinéma, dans ce court-métrage
intitulé Kid’s auto race at Venice
d'Henry Lehrman (une production Mack Sennet,
sortie le 7 février 1914), Chaplin
le comédien nous dit tout l’enjeu
vital qu’il confère au cadre
cinématographique. Pour être,
je dois être vu, aimé et reconnu.
Trois étapes, trois moments simultanés
et insécables, qui signent une identité
singulière où il n’aura
cesse d’instaurer une relation privilégiée
avec le public et son spectateur. Être
vu, aimé et reconnu. S’emparer
du cadre, occuper le champ sur-le-champ. Tous
les champs des possibles. Tel pourrait être
le discours de principe du “ gêneur
” Charlot. Hors du cadre de la caméra,
je ne suis rien. L’histoire ne peut
advenir, seulement une pâle copie du
réel : des petites voitures d’enfants
faisant une petite course dans une province
américaine quelconque. Moi tout entier
apporte la fiction, le ridicule, la fantaisie,
l’énervement, le débordement.
Mon corps affecte une particulière
sensibilité en suturant tous les regards
du monde à mon sujet. Je n’est
pas un autre, les autres c’est moi toute
entier.
Ca « carnasse » déjà
avec cette introjection-dévoration
visuelle
Comment ne pas songer à cet ineffable
comportement humain qui fait se précipiter,
depuis plus de cent ans, toute personne devant
l’objectif de la caméra afin
d’être sûr qu’on le
voit (1). Que quelqu’un atteste qu’il
était bien présent. Regarde
là, c’est moi. Être autre
chose pendant un bref moment. Devenir un corps
aimable, cinégénique.
Et toujours, presque jusqu’à
l’exténuation…relancer
cette lancinante, brûlante question
: suis-je bien là ? Me voyez-vous ?
Me reconnaissez-vous ? Manière sensible
de questionner ce qui est de l’impression
: chimie de la pellicule traversée
de lumière, aura du film rayonnant
le spectateur. Double mouvement à la
fois interne et externe, ce qui diffuse et
projette. Moi et autrui. Dialectique de l’être
ensemble, l’un sur l’écran,
l’autre au-delà, celui-là
même qui atteste et reconnaît
ce semblable cinématographique. L’homo
cinématographicus (2).
Mais aussi clivage, déchirement, Moi
éclaté, éparse dans ce
monde neuf, toujours à recommencer,
sans cesse glissant et si chétif. Ca
hurle intérieurement de rage. Charlot
n’est pas un type sympa, il ne peut
se souffrir. Alors il joue, séduit,
accroche pour mieux s’arrimer à
son identité flottante comme ses trop
grands pantalons.
En incorporant de façon têtue
sa silhouette devant l’objectif, le
gêneur se situe dans une dualité
dramatique : celle du théâtre,
où l’acteur joue pour la rampe,
avec sa frontière physique (les cloisons,
les fenêtres, les portes). Il peut saluer
son public, l’interpeller frontalement,
comme cela se pratiquait souvent dans les
revues de music-hall - spectacle où
fut formé le jeune comédien
anglais Chaplin, lors de ses nombreuses tournées
en Europe (3). Or, ici ces frontières
physiques ne sont “ qu’imaginaires
”, le corps est dans un espace prétendument
libre, un terre-plein où des gosses
font une course de karting. Une prise de vue
à la manière des frères
Lumières, de ce réel qui vaut
la peine d’être filmé par
l’opérateur keystonien. À
l’acteur de faire fictionner ce temps
enregistré du “ vrai ”
pour amener autre chose qui n’était
pas là et que lui seul peut créer
pour le spectateur. L’immersion perceptive,
selon Jean-Marie Schaeffer, ne fonctionnerait
que par ce contrat tacite d’une feinte
ludique partagée.
“ (…) Je m’immerge dans
un flux perceptif, dans une expérience
perceptive au plein sens du terme. ” (4)
Le prétexte de la course d’enfant
qui, sans le cinéma, aurait tout de
même eu lieu, sert ici de toile de fond,
arrière-cour visible du monde de l’époque,
d’un après-midi ensoleillé
où des parents sont venus admirer leurs
bambins qui (se ?) conduisent comme des grands.
Chacun, donc, partage un moment de fiction
vraie où l’adulte spectateur
(le public du karting) devient le public d’un
autre spectacle, cinématographique,
mais qui semble régi par les lois scénographiques
du théâtre. Le cadre de l’opérateur
(le caméraman Frank D. Williams) invente
un espace fictif à l’intérieur
d’un espace extérieur déjà
réglé par les contraintes de
la course (le public sur les deux cotés
du chemin de course.) La filiation avec les
vues des frères Lumière ne paraît
pas incongrue tant le film démontre
tous les rouages de la machine cinématographique.
La dramaturgie du fait enregistré existe
déjà dans les nombreuses variations
que le plan offre à voir : la scène
est posée, il s’agit d’une
vue d’ensemble sur une course de voitures
d’enfants, le regard balaie la profondeur
de champ brisée par la brusque entrée
du gêneur. Il s’approche de l’objectif,
son but.
Immédiatement, deux évidences
: la sensation d’être au théâtre
(5) - il y a une entrée, une sortie,
un public hors-champ par l’instance
du regard du comédien qui le regarde
droit devant -, et, celle d’être
aussi au cinéma avec l’arbitraire
de cet espace filmique. Avec sa profondeur
de champ percée par les déplacements
du personnage Charlot, le cadre défini
dans sa netteté, la structure narrative
du second plan avec les enfants sur leurs
automobiles pour le public scindé des
deux coté du parcours. En outre, la
grande force de ce plan réside dans
sa malice : est-ce prémédité,
ou bien s’agit-il de quelque chose de
plus archaïque, d’enfantin réactivé
par la machine-cinéma, faisant resurgir
le réel (6)? Or, on peut penser légitimement
qu’il joue à faire celui qui
ignore les contraintes d’un reportage,
il veut faire son numéro devant tout
le monde : le reste est plus faux, plus creux
que ce qu’il propose. Je pourrais dire
ici que ce film offre (presque malgré
lui ?) la possibilité d’une théâtralité
cinématographique.
Pour Chaplin, hors de question de jouer à
la marge, il n’en est pas encore là,
elle est trop terrorisante. Le cadre c’est
la vie. Ca se joue là, non pas entre
quatre murs mais dans un entre-soi avec le
public pour qui il se met en dandinement.
Il suçote l’écran comme
le ferait un gosse tout contre le sein de
sa mère. Voila, avec Charlot, le cadre
du cinéma c’est le sein, celui
contre lequel il n’aura cesse de se
frotter durant près de quarante ans.
Mais Charlot se fait violemment éjecter
du champ par le metteur en scène qui
entre dans le cadre du caméraman. Ce
plan (nous le nommerons plan A) est immédiatement
suivi d’un plan fixe rapproché
(plan B) sur le public hilare qui acclame.
À ce stade, deux éléments
: soit le public a été préparé,
voire “ chauffé ”, par
l’équipe de tournage afin qu’il
joue cette scène d’acclamation,
soit il s’agit d’un plan “
volé ”. Or, le doute persiste
quant à cette option de réel
“ piqué ” par l’opérateur
car, à d’autres moments où
Charlot fait son numéro pour la caméra,
le public au second plan observe sans manifestations
visibles particulières. On peut juste
noter des regards de biais, de la part du
public familial, où le spectacle serait
aussi et surtout du coté de la présence
des deux équipes de tournage (l’opérateur
et le metteur en scène pour le personnage
Charlot et l’équipe qui les filme
(7)). Ces deux scènes (répétées
deux fois) n’attestent en rien que c’est
bien de Charlot que le public rit. Il serait
plus vraisemblable qu’il s’enthousiasme
pour le spectacle de karting. Le montage de
ces deux plans (plan A, où Charlot
est repoussé avec violence sur sa droite,
hors de la vue de l’objectif de la caméra,
et le plan B, cadre fixe sur le public à
gauche de l’écran qui rit) crée
un sens particulier, sans ambiguïté,
pour le spectateur. Le montage joue sur la
liaison et le raccord pour raconter quelque
chose d’autre que le simple spectacle
de karting.
Être dans le cadre, certes, mais pour
quel usage ? Proposer une ouverture au monde,
cette fenêtre du cinéma dans
la lignée des frères Lumières
ou bien recréer quelque chose de neuf
dans un cadre précis, tel Méliès
?
Alain Bergala écrit au sujet de Godard
:
“ [Il refuse] de choisir entre les
deux grands pôles du cinéma :
l’ontologie ou le langage, l’écran
comme fenêtre ou l’écran
comme cadre, l’être-là
des choses ou le montage. Tout se passe comme
si Godard ne s’était jamais résigné
à accepter pour son propre compte la
leçon du terrible postulat d’André
Bazin (dont chaque cinéaste mesure
un jour l’inéluctable cruauté)
selon laquelle, au cinéma , il faudrait
toujours sacrifier quelque chose de la réalité
à la réalité ” (8)
Dans ce court court-métrage où
se révèle (avec Chaplin, nous
sommes toujours dans le registre de la révélation)
un type particulier, les deux tendances du
cinéma sont présentes, amenées
et assumées par le corps du comédien.
De fait, il fait le montage du réel
de cette journée par sa présence.
Où la bordure de l’écran
est aussi lieu à investir, ne serait-ce
que par un pied, un visage qui fait l’articulation
narrative entre l’avant et l’après.
Toujours s’immiscer dans cet entre-deux
afin de devenir ce corps-raccord. Le corps
du comédien est suture. L’anecdote
qu’il apporte avec ses gesticulations
hâbleuses resserre le cadre sur lui
(il s’en empare, et ce, pour près
de cinquante ans) tout en donnant à
voir, à ressentir presque, tant il
vient avec toute la rage de vivre du pauvre
: la réalité.
Double mouvement : la farce comique issue
du théâtre, et du music-hall,
et le sensible, ce souffle du monde (la route,
l’anonyme, la faim, le désir,
l’aléatoire). De plus, la pantomime
qu'il amène dans/avec son corps impose
une forme cinématographique qui sera
sa marque jusqu'au parlant (où, à
ce moment, Chaplin pervertira en partie sa
forme) : frontalité de la prise de
vue (qui assure l'émergence - et l'évidence
- du regard caméra au public, système
de son langage cinéma), fixité
du cadre (les mouvements d'appareil sont rares),
le plan d'ensemble privilégié
afin que l'action des corps (ou chorégraphie)
puisse se voir entièrement (ce que
le parlant va briser). Action non découpée
pour ne pas briser la continuité :
le corps crée le mouvement et le parcours
des personnages (et non l'inverse, la caméra
est au service de l'acteur), le montage raccorde
différents lieux pour donner une cohérence
et une continuité à un espace
“ discontinu ” lors du tournage.
L’acteur Chaplin récupère
tout : le regard, et l’attention, de
la foule, et le nôtre par son intrusion
répétée dans le champ
de l’objectif. Par extension, on pourrait
imaginer que c’est bien ce public de
ce coté-ci de la rue qui était
déjà là, présent
mais hors-champ au plan A. Il était,
alors, encore celui du spectacle de la course
d’enfant. Au plan B, redoublé
pour bien “ marquer le coup ”
et attester qu’il s’agit bien
de Charlot dont le public rit, ce public devient
le sien propre et, par un effet miroir, très
proche de nous, spectateur de cinéma
tout aussi anonyme. Eux, c’est nous.
Nous sommes aussi partie prenante du succès
et de la validité du personnage Charlot.
Ainsi, ces deux plans du public qui applaudit
seraient réinvestis par la machine
cinéma d’une autre fonction.
D’anonyme, le public qui est foule,
masse d’individus, tout comme le spectateur
de la rue, devient personnage. Deux fois public,
deux fois spectateur. Cet acte premier de
captation du regard traversera tout le cinéma
de Chaplin où, sans cesse, le comédien
aura à vérifier qu’il
existe bien un public présent, pour
lui : ici et maintenant, et pour toujours.
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Nadia
MEFLAH |
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