"
Il n’y a qu’une chose qui
intéresse l’homme, c’est
l’homme " Blaise Pascal, Les
Pensées
par
Nadia Meflah
Que raconte Chaplin lorsqu’il se retrouve
sans la défroque de Charlot ? Des histoires
de meurtres (Monsieur Verdoux en 1947), d’artiste
raté et ivrogne (Les Feux de la rampe
en 1952), de roi déchu désargenté
(Un Roi à New-York en 1957).
Autant de désespérances humaines
pour qui le réel bute deux fois : sur
les personnages et sur le spectateur, convoqué
à la fois dans ses attentes et ses
déceptions.
Principe
de cruauté
Si
la cruauté relève de ce caractère
inéluctable du réel d’être
réel sans discussion possible, selon
Clément Rosset[1], où Chaplin
- Calvero déclare “ a rose is
a rose is a rose ”, à savoir
une application tautologique du réel
sans transcendance aucune, mais avec un caractère
têtu et sans profondeur ; alors oui,
sans Charlot, le cinéma de Chaplin
est le plus cruel d’entre tous.
Lorsque
André Bazin affirme que Verdoux est
un sur-adapté révélant
une société malade et coupable[2],
il inscrit son cinéma dans l’ordre
politique du dévoilement. Où
l’acteur Chaplin entre les mains du
cinéaste Chaplin poursuit une ligne
tracée dès sa première
apparition au cinéma : faire le plan,
occuper le cadre, s’accaparer l’amour
du public. Pour une question de survie où
toujours l’acteur s’empare, s’agrippe
à ce réel têtu, Charlot
a toujours joué un double jeu avec
le monde des hommes : une dialectique de la
fuite et de la rencontre, partagée
entre la demande d’amour exclusive,
totale, et son égoïsme-égotisme
foncier. Dès lors, comment un corps
burlesque accède-t-il au langage en
cinéma ? Que peut-il dire ? Il s’agira
pour Chaplin d’évacuer le mythe
Charlot avec une volonté de destruction
répétée sous trois aspects
différents : Verdoux et le syndrome
du vampire, Calvero et la mélancolie
du suicide, Shahdov et le fantôme de
l’abjection. Cette déflagration
du mythe s’effectue au nom d’une
reconstitution de soi en tant qu’acteur
Chaplin sans l’ombre de Charlot, et
atteindre l’homme ordinaire du cinéma.
Epiderme
Toucher
l’autre : tel peut être le fil
rouge de ce cinéma chaplinien où
le plan final du Dictateur annonçait
son cinéma à venir : celui du
plan moyen d’un homme ordinaire âgé.
Le lissage, l’aplat et la surface sont
autant de matières formelles utilisées
par le cinéaste pour manifester une
figure du cinéma, à la fois
désuète en son temps (à
côté du néo-réalisme
en Europe, du Technicolor et des films issus
de l’Actor Studio) et post-moderne en
ce qu’elle annonce le “ régime
télévisuel ” du réel.
Ou comment du cadre-corps (gestuelle du burlesque,
mouvement non fragmenté d’une
action qui se déploie sous nos yeux,
quasi en temps réel) est-on passé
au cadre-visage (fragmentation de l’humain,
débauche de la parole logorrhéique
jusqu’au crime ? ).
Chaplin a dû inventer une autre scénographie
où le recours au théâtre
dans le cinéma, à la scène
et à la rampe, s’élabore
comme une entreprise de vérité.
De fait, le parlant pour Chaplin lui apporta
le plan moyen rapproché (jusqu’à
se triturer la peau nue qui se présente
sans masque) et la possibilité d’un
vis-à-vis intime avec ce spectateur
qu’il n’a eu cesse d’interpeller
et de rechercher, et ce dès 1914 avec
son apparition première dans ce court-métrage
de l’équipe Keystone Kid’s
auto race at Venice. Il s’agissait pour
cet opportun jeune homme d’occuper tout
le champ du cadre de l’opérateur
venu filmer une course de karting pour enfants.
Le geste faisait l’effet signe de toute
une vie, une marque reconnaissable par tout
le monde (universalité) au cœur
d’une gestuelle burlesque. Or, avec
la parole, le signe visuel disparaît
ou du moins se trouve réinvesti dans
un champ à la fois plus serré
et plus fragile. Du corps on est passé
au visage et à la logorrhée,
du mouvement muet à l’oralité
qui fige, du geste à la voix. Et, où
le cinéaste a dû réinventer
une écriture cinématographique
(un nouveau régime – sec ! -
de visibilité) qui fait se joindre
deux dramaturgies : l’une, théâtrale
(lieu d’origine qui le forma et vers
lequel il ne cesse de revenir, la rampe de
Limelight entre autres), et, l’autre,
cinématographique pour donner naissance
à autre chose.
Entre
nous, pour reprendre le titre d’un ouvrage
d’Emmanuel Levinas, tel serait visiblement
le cadre que Chaplin, élabore avec
ces trois films parlants.
Sans fard
Le dévoilement, au nom du réel,
serait cette volonté politique du cinéaste
d’inscrire son cinéma dans une
visée morale. Celle qui construit un
spectateur empathique, au nom de ce quelque
chose de plus important, comme un secret derrière
la porte. Non pour percer le mystère
(nulle esthétique du suspens chez Chaplin),
mais pour fonder une conscience. De ce lien
à l’autre, demande d’amour
éperdu, trouant in fine ses récits
de ce tragique de l’intime (noir avec
Verdoux, mélancolique avec Calvero,
grotesque avec Shahdov). Ce qui est à
questionner est le statut de ces trois personnages
qui, outre d’être des avatars
déformés de Charlot, proposent
un trajet du vivant au mort pour le devenir
fantôme.
Dans
fantôme, il y a homme : devenir homme,
en ce qu’il vit par de là la
mort. Il célèbrerait son humanité,
son avènement dans la grande collectivité
humaine, seule à être immortelle,
alors que les individus, les générations
ne font que passer et meurent).
La
question de soi fut de tout temps la question
de Chaplin. En tant que vagabond (a tramp),
Charlot n’a pas droit à l’image
( ou plutôt il a son plein droit à
l’image, il peut en disposer). De nos
jours, prétendre à une image
publique, bien que propriété
privée, c’est en perdre irrévocablement
tous les droits.
Manifeste
chaplinien
L’origine
du monde pour Chaplin se situe un jour d’hiver
1914, lorsqu’en février il apparaît
dans le plan. Kid’s auto race at Venice
montre une équipe de tournage filmer
une course de karting d’enfants. Un
gêneur perturbe la scène, un
vagabond s’accapare le public familial
et l’objectif de la caméra. Cette
irruption dans le champ d’un individu
perturbe ce semblant de réel que doit
enregistrer l’opérateur. Ce réel
lui paraît faux, inexact ou du moins
inadéquat avec son cahier des charges
du jour. La place de cet homme, de ce charlot
dira le public français, est hors caméra.
Il perturbe la narration du reportage filmé,
il ne fait pas partie du casting. Mais le
“ gêneur ” doit physiquement
se battre avec le réalisateur du reportage
afin d’avoir un peu d’espace dans
son champ. La frontière s’abolit
entre le devant de la scène et l’arrière-boutique,
l’envers du décor du cinéma.
Chaplin le comédien se bat avec le
cinéaste Lehrman pour les besoins du
film (l’effet vache-qui-rit où
le cinéma dans le cinéma dit
quelque chose de la fabrique de cet artefact),
mais pas seulement. Lorsqu’il affirme
avoir sa place devant l’objectif, l’acteur
dit bien le pouvoir du corps actant : il affirme
la toute puissance fictionnelle de son corps
exposé.
En outre, il se bat pour son travail : faire
l’acteur (où faire n’est
pas être : faire l’acteur, c’est
jouer à jouer à jouer). Ainsi,
le futur cinéaste témoigne-t-il
de la violence hiérarchique du travail
sur un plateau de tournage et annonce le cinéma
futur, celui du star-system où l’acteur
est cette espèce d’animal fantastique
vers qui convergent tous les fantasmes des
spectateurs (jusqu’à l’absurde
introduit par la télévision
: il ne s’agit plus d’acter, encore
moins d’être, mais simplement
apparaître au nom de la singularité,
de soi[3]). Plus sûrement, il a intuitivement
pressenti que c’est l’acteur qui
fait le plan. S’il y a absence de corps
humain, ce sera au spectateur de remplir le
vide charnel de l’écran. Non
pas tant pour pallier ce défaut que
pour permettre que la fiction perdure. Jean-Marie
Schaeffer ne dit pas autre chose lorsqu’il
écrit que les fictions sans personnages
fonctionnent tout aussi bien, permettant le
“ processus d’immersion ”
d’opérer efficacement :
“
D’une part, il existe des fictions sans
personnages : un paysage peint - par exemple
un locus amoenus – est susceptible de
provoquer une réaction affective aussi
forte qu’un acte d’empathie avec
un personnage de roman. Ceci n’a rien
d’étrange étant donné
que dans notre vie réelle le monde
perceptif n’est jamais un monde neutre,
mais est toujours fortement structuré
par nos affects. D’une manière
plus générale, dans le cas des
fictions visuelles, c’est notre regard
lui-même qui est saturé par des
affects : très souvent l’immersion
y est déclenchée non pas tant
à travers notre empathie avec ce qui
est représenté (fut-ce une personne)
qu’à travers notre identification
avec un sujet qui voit, regarde, qui est en
position de témoin (ou, parfois, de
voyeur).[4] ”
Une citation certes un peu longue mais nécessaire,
car elle nous éclaire sur le travail
du cinéaste Chaplin avec sa figure
Charlot. Le caractère du témoignage
s’accorde au personnage Charlot, véritable
révélateur du réel où,
selon Fabrice Revault d’Allones, le
corps burlesque dit quelque chose de la société,
du temps et de l’espace :
“Le
cinéma va explorer la confrontation
au monde, à l’espace et au temps
en convoquant des corps et des situations
(…)[5] ”
C’est par ce type singulier que j’accède
à l’intime - le nôtre –
celui-là même qui fait me reconnaître
dans ce petit homme mutique. Il hurle en silence
quelque chose de la condition humaine où,
près de quatre-vingt-dix ans plus tard,
je l’accepte et l’entends.
L’ironie du cinéaste consistera,
après son départ de la Keystone,
à réaliser pour la firme Essanay,
His New Job (Charlot débute 1915),
film dans lequel il s’amuse méchamment
à stigmatiser tous les travers du milieu
du cinéma, entre hypocrisie, incapacité
créatrice criante et hystérie
des stars de cinéma en perruques. Tapage
visuel, le gêneur fait rire car il présente
dans son corps une mécanique quasi
abstraite - il est une chose que l’on
éjecte, pousse, écarte, ramène,
bouscule. Des bras gesticulant, des jambes
désaxées, un corps si menu,
curieusement attifé, cet inconnu bruyamment
présent a un corps conducteur. Son
activité principale est régie
par un désir puissant, sensationnel
: devenir l’unique vision de plaisir
pour tous. Alors, il joue au chat et à
la souris. Caché/montré. Du
quotidien d’un après-midi californien,
il fait un événement, transformant
par sa seule présence cet instant,
somme toute pas si extraordinaire, en un moment
de cinéma. Le prosaïque n’existe
pas dans le monde de Charlot, il devient désordre,
galopade, scène, scénographie.
Toujours au nom de ce principe de plaisir
qui ne connaît qu’une seule loi
: tout, tout de suite et maintenant. Charlot
ou la figure possible de l’hystérie
?