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Charles Chaplin, une vie

"C’est à moi d’être vrai, au lecteur d’être juste"
Jean-Jacques Rousseau

"Je n'aurais pas raté ça pour tout ce que je possède. C'était ce que je voulais. On se sent comme un mort revenant sur terre. L'odeur, l'odeur du réfectoire, et se souvenir que vous étiez assis là, et que cette éraflure sur le pilier, c'est vous qui l'avez faite. Seulement ce n'est pas vous, c'était quelqu'un d'autre dans une autre vie - votre compagnon d'âme -, quelque chose que vous avez été et n'êtes plus. Un serpent qui se débarrasse de sa peau de temps à autre. Vous avez quitté l'une de ces peaux, mais elle garde votre odeur. Oh, c'était magnifique. Quand je suis arrivé là-bas, j'ai su que c'était ce que je cherchais depuis des années. Tout y menait, j'étais mûr pour cela. (…) Être au milieu de ces immeubles, relié à la misère et à quelque chose qui n'était pas la misère. Ce choc-là aussi. Vous savez, je n'ai jamais cru que ce serait encore là. Je ne m'étais pas trouvé là depuis trente ans et rente ans… rien en Amérique ne dure autant. Je voulais le retrouver, mon Dieu, ô combien, mais je pensais que cela pouvait ne plus exister. (…) J'ai pris un taxi, j'ai indiqué la direction et nous sommes partis.(…) Et soudain ce fut là - exactement comme je l'avais quitté. Je n'ai jamais connu un pareil moment dans ma vie. Je me suis senti comme malade d'émotion."

"On peut le retrouver (le passé) et le regarder. On peut se souvenir qu'on a été heureux ou intensément malheureux - c'est peut-être la même chose tant que c'est intense - et en conserver quelque chose en contemplant le décor où cela s'est passé…De toute manière je suis morbide, cela me plaît, je m'en porte bien."

Charles Chaplin cité par David Robinson dans Charles Chaplin, Ramsay Cinéma, 2001

Préambule

L’autofiction. Serge Doubrovsky nous a donné un mot pour tenter de comprendre ce qui se joue lorsque, de sa vie intime, après l’avoir ruminée et malaxée jusqu’à la connaître à fleur de chair, nous en créons quelque chose d’autre. Comme une extraction de dent qui laisse une trouée pleine de son absence. Inventer un mot que déjà nous prenons en nous comme une évidence de vie. Tout comme Charlot, singulière carnation blanche et charbonneuse née au monde une journée de février 1914 et l’on peine à imaginer un monde sans Charlot
Chaplin n’aura cesse d’ assembler sa vie d’enfance en tant de morceaux de pellicule, durant près d’un demi-siècle de cinéma, où il aura inventé une figure singulière, monomaniaque, réfractaire absolu à toute création qui ne soit pas extraite de son ventre (Chaplin le dictateur du cinéma) une sensibilité sensible du premier regard partout et n’importe où dans le monde. Le seul qui fait sens commun de tout temps, clochard du monde aimé comme on aime sa part crasse d’âme mélancolique. Charlot qui n’est ni mon frère ni mon père mais plus immoralement et plus doucement mon cul et mon âme…Quelque chose qui se dit aussi poétique du monde.

Né dans un quartier pauvre

Né dans un quartier pauvre de Londres le 16 avril 1889, Charles Spencer Chaplin n'a qu'un an lorsque son père part en tournée dans les théâtres de vaudeville américains. Il est le fils de Charles Chaplin et de Hannah Hill (Lili Harley pour la scène), tous deux artistes de music-hall, qui se séparent un an après sa naissance. Le petit Charles et son demi-frère aîné, Sydney (né le 16 mars 1885 d’une relation d’Hannah Hill avec Sydney Hawkes) , qui resteront toujours étroitement liés, connaissent une enfance difficile Restée seule à Londres, sa mère noue une liaison avec une vedette de music-hall Leo Dryden (le 31 août 1892 elle donnera naissance à Wheeler Dryden). Lorsqu'il revient des États-Unis, Chaplin-père découvre la nouvelle situation conjugale et abandonne sa famille... Il mourra dix ans plus tard, à trente-sept ans, ravagé par l'alcool. La misère qui s'installe au foyer, l'altération de la santé de la mère – finalement internée à l'asile d'aliénés en 1903 – et les séjours à l'orphelinat peuplent cette enfance «à la Dickens», dont les souvenirs inspireront sans nul doute le Kid.

L’enfance de l’art

Chaplin n'a pas encore dix ans et il entame une carrière d'artiste professionnel qu'il ne va plus quitter. Entre neuf et douze ans, il commence une carrière d'enfant de la balle dans la troupe enfantine des Eight Lancashire Lads. Il obtient à partir de 1903 une succession de contrats au théâtre, puis dans la troupe du Casey's Court Circus .En 1908, il a dix neuf ans et il est déjà une vedette de music-hall. Il est engagé dans la troupe de Fred Karno, célèbre compagnie de music-hall qui était alors le plus important impresario de sketches.. Chez Karno, notre jeune acteur apprend et perfectionne l'art de la pantomime : acrobaties et clowneries, rire tragique et secourable, mélancolie, sketches, danses et jongleries sobrement mêlés.
Au cours d'une tournée de la troupe en Amérique, la compagnie Keystone, récemment fondée à Los Angeles par Mack Sennet, lui adresse une proposition de contrat. Pour Chaplin, l'aventure du cinéma commence.

Un anglais à Hollywood

Il arrive aux studios en décembre 1913. Dès ses débuts à Hollywood, Chaplin gêne les professionnels habitués des grosses farces tournées alors. Trop raffiné dans ses caricatures, la finesse de son métier et sa virtuosité mimique empêchent la rapidité de production des films Keystone habituellement mis en boîte en quelques heures. Exaspéré par les suppressions au montage de ses meilleurs numéros, Chaplin décide de devenir Charlot le vagabond, et recentre tout son comique autour du nouveau personnage et de sa silhouette qu'il inaugure dans Charlot est content de lui (1914), son deuxième film comme acteur. Dès cette première apparition, le public et les commandes des distributeurs affluent. Mécontent du travail des réalisateurs, Chaplin prend en main, à partir de juin 1914 et jusqu'à la fin de sa vie, la mise en scène de ses films. Admirateur de Griffith, Chaplin maîtrise tout de suite les techniques de récit de l'art cinématographique.

Le style Chaplin, le plaisir de la transgression

Il va mettre au point un style de mise en scène (en apparence simple, et dans la continuité du cinéma «primitif») étroitement noué avec sa thématique. Prédominance de plans larges, avec parfois un raccord dans l'axe pour insérer un gros plan de visage, peu de mouvements d'appareil. Le cadrage cinématographique n'est pas sans rapport avec la scène du théâtre, proposant la vision d'un champ spatial où l’entrée en scène, dans le plan occupe le premier plan dramatique. Chez Chaplin, ce champ est marqué, réglé par la hiérarchie sociale et la propriété. Le vagabond Charlot, qui n'a rien ou possède peu et ne capitalise rien, entre dans le champ, et, par son agitation clownesque et chorégraphique, l'investit. Une entrée dans le champ, chez Chaplin, procure à elle seule, au spectateur, un plaisir de transgression. Ce style, Chaplin en a ensuite peu varié, se montrant ainsi un cinéaste en dehors des modes. La fulgurante popularité acquise pendant la première période de cette carrière lui permettra de jouir d'une indépendance unique à l'égard d'un système de production dont il ignore superbement les conventions. Il poursuivra dans un rare esprit de perfectionnisme une œuvre d'une profonde originalité, dont le contenu de plus en plus critique va lui valoir une succession de campagnes d'hostilité, d'une virulence croissante jusqu'à son départ des États-Unis en 1952

Self made man

L'ascension est alors fulgurante. Au rythme de ses salaires qui décuplent d'années en années, Chaplin passe de studios en studios, de la Keystone (35 films dont 23 réalisés par Chaplin) à Essanay (14 films en1915), quittant celle-ci pour la Mutual (1916) et cette dernière pour la First National avec laquelle il signe un contrat de distribution d’un million de dollars, qui lui laisse la production et la propriété des huit films prévus. Il fait immédiatement construire son propre studio (1918 – 1922 il réalise 9 films dont Une vie de chien, Le Kid, Charlot soldat et Le Pèlerin). Lorsqu'en 1919 un vent de révolte souffle sur Hollywood où les acteurs et cinéastes se déclarent exploités, il s'associe à Griffith, Mary Pickford et Douglas Fairbanks pour fonder la United Artists (8 films réalisés et produits de 1923 à 1952). Son premier film pour sa nouvelle firme sera L'Opinion Publique avec Edna Purviance et Adolphe Menjou (1923), chef-d'œuvre acclamé par la critique internationale, mais qui ne remporta pas le succès escompté. Plus indépendant, le style du cinéaste s'affine et ne se contente plus du burlesque. Chaplin fait peu à peu entrer dans son univers comique celui du mélodrame et de la réalité sociale (La Ruée vers l'or, 1925).

Charlot est mort, vive Chaplin !

Tandis qu'il travaille sur Le Cirque (1928) et règle ses déboires conjugaux Lita Grey (mère de ses deux enfants Charles Junior et Sydney Spencer Chaplin)qui alimentent la presse de l'époque, le cinéma connaît la révolution du parlant. Chaplin, qui avait élevé l'art de la pantomime à son degré maximum, accepte pour son prochain film (Les Lumières de la ville, 1931) de mettre de la musique et des effets sonores, mais ne se détourne pas de son projet initial de film muet. Le grand maître du cinéma muet résiste au parlant. Pour Les Temps modernes (1936), il enregistre quelques scènes dialoguées puis se ravise, faisant de cette œuvre le dernier film muet, où l’hybridation sonore et musicale du film s’inscrit dans une réflexion politique de la voix. Ce sera tourné l'ultime apparition à l'écran de Charlot le vagabond.
Chaplin après Charlot ne peut plus ignorer le cinéma parlant. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il s'inquiète de ce qu'il appelle les "mauvaises manières" qui règnent dans le monde. où il s'engage directement sur le terrain politique et qui lui vaut les attaques des isolationnistes. Après avoir été cité devant la "Commission des activités anti-américaines" en 1939, il tourne Le Dictateur (1940) et s'insurge contre la tyrannie bouffonne qui envenime l'Europe. Il aggrave son cas en faisant campagne pour l'«aide de guerre à la Russie», ce qui le fait accuser de sympathies communistes. En 1943, alors qu'il vient de se marier pour la quatrième fois, il est victime d'un procès en reconnaissance de paternité qui défraie la chronique En 1946, Chaplin tourne son film le plus dur et cynique, Monsieur Verdoux, « comédie de meurtres » amère et critique acerbe du monde de l'Après-Guerre. Puis vient Limelight (1952) où le cinéaste décrit la triste fin d'un clown dans le Londres de son enfance. Le film est une évocation discrète de son propre père et du Londres de son enfance. Ses propres enfants apparaissent comme figurants et Sydney tient le premier rôle.

Filer à l’anglaise

En 1950, il vend la quasi-totalité de ses parts à la United Artists et travaille aux Feux de la rampe (Limelight), véritable testament de l'homme et de l'artiste. Le film sort en 1952 à Londres et vaut un triomphe à son auteur. Harcelé par le FBI, se voyant refuser le visa de retour lors de son séjour en Europe pour la présentation de son film, Chaplin renonce alors à sa résidence aux États-Unis et installe sa famille en Suisse jusqu'à la fin de ses jours. Après avoir reçu le Prix International de la Paix en 1954, il reconstitue New York à Londres pour Un roi à New York (1957) où il montre du doigt et ridiculise la “chasse aux sorcières” menée dans l'Amérique de la Guerre froide. La rédaction de son autobiographie l'occupe ensuite durant les six années suivantes, de 1959 à 1964. En 1967, il tourne son dernier film, en couleurs, La Comtesse de Hong Kong, avec Sophia Loren et Marlon Brando. Il reçoit un accueil désastreux de la critique, à quelques rares exceptions près.
Au cours des années 70, le monde entier semble rivaliser pour lui rendre hommage : Prix spécial au Festival de Cannes en 1971, Lion d'or à Venise, Légion d'Honneur, anoblissement par la reine d'Angleterre, Oscar spécial à Los Angeles... Fêté et adulé, Sir Charles Spencer Chaplin s'éteint le 25 décembre 1977.

Nadia MEFLAH
 
Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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