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LIMELIGHT (LES FEUX DE LA RAMPE)
Dossier réalisé par Mariange LAPEYSSONNIE (RAMOZZI-DOREAU)
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    Étude critique du film par Mariange LAPEYSSONNIE (RAMOZZI-DOREAU)
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LES FEUX DE LA RAMPE DE CHARLES CHAPLIN
Introduction
de l'étude crtique du film par Mariange LAPEYSSONNIE (RAMOZZI-DOREAU)
AVANT-PROPOS

Passionnée de Chaplin depuis des années, d’abord comme fervente spectatrice que Charlot a fait autant rire que pleurer, ensuite comme admiratrice d’un exceptionnel réalisateur qui, découvrant les pouvoirs du cinématographe, couvrira plus d’un demi-siècle de son histoire en réalisant quatre-vingts films, je consacre enfin une partie de mon temps à l’étude de l’écriture cinématographique de son oeuvre. Ce cinéaste hors du commun n’a, je crois, pas fini d’étonner ce nouveau siècle du cinéma. C’est pourquoi ce livre sur Limelight a pour but de présenter ce film de 1952 comme l’un des plus grands de Charlie Chaplin dans une perspective historique et filmique et surtout de proposer une démarche critique qui mette l’accent sur l’écriture d’une telle réalisation et sur ses enjeux esthétiques.
La première partie de cet ouvrage sera plutôt de nature informative et documentaire. Il s’agit de présenter au lecteur la place de Limelight dans la carrière de Chaplin et le situer dans le contexte de l’époque tout en essayant de saisir le projet du cinéaste.
Vient ensuite une étude sur la filiation du film avec The Circus oeuvre muette de Chaplin réalisée en 1927 autour de la question fondamentale de l’artiste comique et du rire. Nous nous intéresserons plus particulièrement ensuite au couple que forment Calvero et Terry et à la symbolique qu’ils engendrent. Nous aborderons aussi les enjeux esthétiques du film et leurs conséquences sur l’évolution de l’écriture cinématographique de Chaplin comprise comme un processus créatif qui ne fait ni l’économie du muet ni celle du parlant. Enfin reviendra la question qui nous tient particulièrement à coeur : quid de Charlot en 1952 quand nous savons qu’il ne reste à Chaplin que deux seuls films encore à réaliser ?

La dernière partie de l’ouvrage se propose de procéder à un découpage du film séquence par séquence, les plus importantes donnant lieu à une analyse filmique plus poussée. Nous travaillerons de manière à tisser ce qui relève du scénario minutieusement préparé par Chaplin et ce qui résulte de l’implication spectatorielle pour tenter de cerner ce qui fait la spécificité de l’écriture chaplinienne. Nous voulons par là proposer une lecture active et vivante du film sous forme d’interprétations ouvertes, croisant les champs d’investigation les plus variés.
Enfin, le lecteur pourra faire sa provende des documents critiques portant sur le tournage du film, sur son accueil par la presse ou sur d’autres domaines d’investigation.

J’aimerais tout particulièrement remercier pour les encouragements qu’ils m’ont apportés pour réaliser cet ouvrage et la confiance qu’ils m’ont accordée, Bruno Lapeyssonnie, Michel Serceau, Jean-Marie Graitson, Francis Bordat et Alain J.J. Cohen.

Pour leur aide dans ma recherche documentaire je remercie également, Kate Guyonvarch du Centre des Archives Chaplin à Paris et la famille Chaplin, la Cinémathèque suisse de Lausanne, Roger Grenier et les éditions Gallimard, et mon ami le libraire Alain Léger de la librairie « A plus d’un titre » à Lyon.

CHARLES CHAPLIN : QUEL HOMME, QUELLE OEUVRE ?

«Je suis né le 16 avril 1889 à huit heures du soir dans East Lane, à Walworth. Peu après notre famille alla s’installer à West Square, ST George ‘s Road, dans le quartier de Lambeth.»
Un an après sa naissance, les parents de Chaplin se séparent. Charles Spencer, son père et Hannah Harriett, sa mère, née Hill, connue à la scène sous le pseudonyme de Lily Harvey sont artistes de music-hall. Alors que lui s’adonne à la boisson et qu’il ne se soucie pas de ses fils Sydney et Charlie, elle, sombre progressivement dans la folie. Leur père décède en 1900 et en 1901 est internée leur mère. Commence alors pour les deux enfants une vie austère d’orphelinat en orphelinat. Tous les deux cependant manifestent des dons pour la scène. Chaplin aime à rappeler comment sa mère, sujette à de terribles problèmes de voix, fut remplacée au pied levé par lui-même alors qu’elle devait jouer au théâtre «Cantine» à Aldershot . «C’est pour cette raison que je fis à l’âge de cinq ans ma première apparition sur la scène […] Ce soir- là marqua ma première apparition sur la scène et la dernière de ma mère.» mais Chaplin est un kid, un gosse de la rue et, pour subvenir à ses besoins, il accepte bien des petits métiers avant de percer dans le monde du spectacle.
Avec son frère aîné Sydney, qui le prend sous sa protection, ils s’engagent alors dans des troupes itinérantes. Débutant en 1898 sur la scène du Theater Royal à Manchester dans le spectacle de Babes in the Wood, il signe ensuite en 1903 avec l’Agence Théâtrale Blackmore. A seize ans, il sera un acteur confirmé du West End, haut lieu du théâtre londonien où l’on trouve encore de nos jours plus de quarante salles. C’est au cours de cette période qu’il se forme en tant qu’artiste de music-hall devant un public ingrat. Après avoir été la vedette en 1907 du Casey’s Court Circus, il rejoint son frère, engagé depuis 1906 chez Fred Karno’s Silent Comedians et devient rapidement la star de cette troupe grâce à son art de la pantomime et à sa facilité à mimer le rôle d’ivrogne. Mais c’est l’automne 1910 qui s’avère décisif pour lui. Tenant le premier rôle dans une troupe de Karno, il part aux Etats-Unis pour vingt et un mois de tournée exaltante. « Ce nouveau monde palpite du dynamisme de l’avenir […] l’espace est bon pour l’âme : cela l’élargit. »
Il ne croit pas si bien dire puisque cet espace-là ne tardera pas à être le sien et de quelle façon ! Lors de sa seconde tournée en 1912 la compagnie Keystone à Philadelphie lui fait une alléchante proposition de contrat. C’est certainement Mack Sennett qui avait judicieusement pressenti les qualités exceptionnelles de Chaplin pour tourner dans ses films comiques. A partir de 1913 il accepte de faire partie des studios de la Keystone où il découvre le burlesque américain.
Le 2 février 1914 Chaplin joue dans son premier film Making a Living dont Henry Lehrman assure la réalisation. Mais son idée de génie consiste à créer une figure originale par le costume, comme autrefois le faisait sur le théâtre la Comedia dell’ Arte. Ainsi naît Charlot dès le deuxième film Kid’s Auto Race At Venice le 7 février 1914. Cette trouvaille sans précédent stigmatise à tout jamais le personnage dans le rôle du Tramp. Enthousiasmant le public il devient vite une figure universelle du cinéma muet et, conscient de sa popularité il entend devenir son propre réalisateur. Ses idées foisonnent et les compagnies se l’arrachent. Après les 35 films de la série Keystone en 1914, il réalise 14 films à Essanay en 1915, puis 12 films à la Mutual en 1916-1917, encore 9 films à la First national entre 1918 et 1922. Le succès est constant et Chaplin a décidément très envie de fonder sa propre compagnie. S’associant alors à David Ward Griffith, un pionnier du cinéma américain et aux deux stars Douglas Fairbanks et Mary Pickford, il crée United Artists (Artistes Associés) et de 1923 à 1952 produit 8 films, tous des longs métrages d’une exceptionnelle qualité, tenant la dragée haute au nouveau cinéma parlant jusqu’en 1940, époque de The Great Dictator. Il termine sa carrière avec deux productions indépendantes, l’une en 1957, l’autre en 1967, après avoir émigré en Europe.
Si sa vie sentimentale et familiale connaît bien des vicissitudes avec deux mariages dont le second le condamne à d’exorbitantes indemnités suite à un procès en divorce, il connaît une embellie avec Paulette Goddard qu’il finit par épouser, elle la pétulante gamine de Modern Times et la douce compagne de The Great Dictator. Mais c’est un nouveau divorce et l’éclat d’un nouveau scandale avec la peu scrupuleuse Joan Barry qui lui intentera à tort un procès en reconnaissance de paternité. Le véritable bonheur auquel Chaplin rêve depuis toujours arrive enfin avec Oona O’Neil, la fille du grand dramaturge, qu’il épouse le 16 juin 1943. Géraldine qui naît en octobre 1944 sera suivie de sept frères et sœurs pour la plus grande joie du couple. Inquiété par la Commission des activités antiaméricaines, lassé par le harcèlement de la presse, Chaplin avec sa famille quitte les Etats-Unis pour l’Europe le 18 septembre 1952 et s’installe en janvier 1953 au manoir du Ban, propriété qu‘il achète en Suisse, près de Corsier-sur-Vevey. Il y coulera des jours heureux jusqu’à sa mort le 25 décembre 1977 après avoir donné au cinéma mondial ses plus belles lettres de noblesses et une des figures les plus émouvantes et les plus drôles qui soient, le fantasque Charlot.
Mais au-delà de l’homme attachant, c’est le créateur qui nous fascine par cette étonnante volonté d’être lui-même en dépit des modes et de donner à l’histoire du cinématographe des films que nous estimons fondamentaux. Dès 1914, il donne vie à Charlot en bâtissant des histoires à sa mesure ou en se posant déjà la question de l’art comme dans A Film Johnnie, The Property Man. En 1915, il métamorphose le burlesque américain et donne de l’épaisseur à son personnage : The Tramp, Work, A Woman, A Night in a Show. A la Mutual, Charlot devient prégnant, les histoires gagnent en profondeur et Chaplin affirme son écriture cinématographique. Ainsi en va-t-il de Floorwalker, The Fireman, The Pawnshop, Easy Street ou The Immigrant. De 1918 à 1922, A Dog’s Life, Shoulder Arms invitent à saisir Charlot davantage impliqué dans les réalités de son temps et affinant la composition de son art, s’essayant au premier long métrage qui d’emblée est une réussite tant sur le plan du cinéma que sur le plan de l’humanisme. Nous voulons bien sûr parler de The Kid. Et il s’engage encore plus avant en stigmatisant une Amérique décidément trop puritaine avec The Pilgrim qui lui attire les foudres de la critique.
Dès 1923, au moment où il fonde United Artists, il entend prouver à Hollywood qu’il sait réaliser des films sans la figure de Charlot et il produit A Woman of Paris, un film remarquable sur le plan de la construction et du montage mais boudé par le public de l’époque qui décidément aime trop Charlot. Qu’à cela ne tienne ! Chaplin redouble de créativité et se succèdent alors de remarquables réalisations : The Gold Rush, The Circus. Et il a alors la suprême audace, tandis que le parlant s’empare des écrans, de s’obstiner superbement dans le muet. Ce solitaire impénitent prend tous les risques et nous offre deux longs métrages dits «sonores» avec musique enregistrée et effets sonores de bruitage. L’un, City Lights, en 1931 donne à voir un Charlot poignant dans une symphonie d’images qui témoignent de la maîtrise de l’art de Chaplin ; l’autre, Modern Times, en 1936, menace ontologiquement Charlot qui se débat avec le machinisme dévorant et sacrifie aux balbutiements du parlant en osant faire entendre sa voix pour la première fois en chantant.
Le premier film parlant en 1940, The Great Dictator, est le seul de son temps à dénoncer avec virulence et bouffonnerie la mégalomanie d’Hitler et sa barbarie politique. Chaplin paiera très cher cette liberté d’expression fort téméraire pour son temps, cette façon de défier le monde et de prôner la parole crue et véridique. Une campagne puritaine et patriotique l’attaquera de manière virulente le taxant de communiste, de citoyen aux mœurs dépravées et lui déniant quasiment le droit de parole pour avoir refusé sa naturalisation américaine. Mais Chaplin, bien que passant par de phases de dépression terribles, tire sa force du cinéma et continue inlassablement à chercher. Monsieur Verdoux en 1947 inaugure ainsi une autre facette de son art, faisant alors de lui un virtuose du cynisme et du comique grinçant. Et, en 1952, il produit, à nos yeux, l’un de ses plus purs chef-d’œuvre : Limelight qui fera l’objet d’étude de ce présent ouvrage.
Après son exil en Europe où il goûte enfin la paix, il réalise encore deux films : A King in New York en 1957 qui est pour nous certainement l’un des meilleurs films de Chaplin pour avoir su méditer sur son temps et les divers enjeux de la société moderne et enfin en 1967, A Countess from Hong-Kong. Ce film, qui fut mal reçu à sa sortie et qui malheureusement fut longtemps méconnu, mériterait d’être repensé dans toute l’économie cinématographique de la réalisation chaplinienne. Si aujourd’hui Chaplin est reconnu et mieux apprécié de L’Amérique, il mérite plus que jamais que l ‘on s’intéresse à lui. Non pas comme les critiques l’ont trop souvent abordé c’est-à-dire en examinant ses films à la lumière de sa vie (sentimentale, politique voire psychanalytique) mais en dégageant avec force la qualité de son travail cinématographique. Nous voudrions contribuer à cette connaissance là du cinéaste qui, par son indépendance, son obstination réfléchie et son sens de l’écriture a non seulement touché son époque et rencontré le public mais a pressenti que son art déployait une universalité et un humanisme qui dépasseraient son temps.

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