" Nous sommes entrés dans ce temps
où tout aveu nous soumettra bientôt
au désir qu’a la domination que
nous lui soyons transparents. Et où toute
réserve semblera une conspiration "De
la domination, Michel Surya
« Etre en relation ave autrui face à face – c’est
ne pas pouvoir tuer. C’est aussi une situation
du discours. » Entre nous, essais sur le
penser-à-l’autre, Emmanuel Levinas
Que peut le cinéma pour les démocraties
en danger ? Est-ce qu’un plan-séquence
de plus de six minutes sur un homme qui nous
parle a-t-il un effet réel politique et
social sur notre vie, au-delà de son caractère émotif
et sensitif premier ? Le cinéma est-il
un moyen artistique « valable » sur
le plan politique ? Est-il performatif ?
Roland Barthes écrit en 1975, soit près
de trente ans après la sortie du film
en France " A quoi sert l’utopie ?
A faire du sens. Face au présent, à mon
présent, l’utopie est un terme second
qui permet de faire jouer le déclic du
signe : le discours sur le réel devient
possible, je sors de l’aphasie où me
plonge l’affolement de tout ce qui ne va
pas en moi, dans ce monde qui est le mien (1)" Le
Dictateur serait ce temps off auquel nous invite
Chaplin, un état d’in-affolement
pour pouvoir rebondir avec plus de force dans
ce réel impossible.
Un film de ressources humaines.
Charles Chaplin fait enregistrer
le 12 novembre de cette année au département des
Copyrights de la bibliothèque du Congrès
de Washington le dépôt d’un
scénario de film portant comme tire " Un
drame en cinq actes et un épilogue intitulé Le
Dictateur.
Ce sera la première version de ce qui
sera son premier long-métrage parlant.
A cette époque, Chaplin voyait le monde
de Charlot rétrécir dangereusement,
où une cinématographie de la pantomime
et du silence ne peut plus être. Son alter
ego (Charlot en France, The Tramp, le vagabond
pour les anglophones, Carlito pour les hispaniques)
mutique semble s’enrouler dans la spirale
de la société capitaliste sans
savoir exactement quels horizons d’attente
espérer. Il est parvenu à une conscience
sociale, parle truchement de l’amour pour
une gamine, telle que la définie brillamment
Barthélemy Amengual. (2)
Il faudra une guerre mondiale et la terreur du
nazisme pour que, de ce dos dédoublé (le
vagabond et la gamine semblent former un cœur-silhouette)
qui clôt Les Temps modernes, advienne une
voix qui parle frontalement, quatre ans plus
tard en 1940. Mais à quel prix semble
nous demander Chaplin durant près de deux
heures de film. Celui de la mort en direct d’un
archétype mondialement célèbre
aussi bien reconnu par l’adulte que par
l’enfant. Une mort qui donne vie à quelqu’un
d’autre. Et c’est par le truchement
de sa gorge que se produit cette déflagration-métamorphose.
Charlot meure sous nos oreilles plus que sous
nos yeux et dès lors, le cinéma
de Chaplin devient davantage une affaire de son
que de mime. Le glissement s’est opéré dès
la crise de 1929 où Les Temps Modernes
(1935) sonorisait le pouvoir de la société capitaliste.
Le cinéaste utilise différentes
machines parlantes comme instruments modernes
de contrôle et d’emprise dans un
monde frappé de mutisme où seul
le Patronat émet une voix directrice sur
le corps de l’ouvrier Charlot muet. C’est
une radio du contrôle physiologique (les
gaz), c’est une télévision
branchée sur des caméras surveillant
les ouvriers à tous les postes (jusqu’aux
toilettes où l’on réalise
que tout le corps de l’ouvrier jusque dans
ses excréments appartient à l’œil
et à la voix du grand patron) c’est
un phonographe publicitaire. Autant d’artefacts
industriels qui réduisent Charlot et ses
compatriotes à des morceaux de viandes
ambulantes, en une masse salariale toujours au
bord du crime au regard de la société policière
de ces temps modernes. On a longtemps cru que
les hésitations du cinéaste à venir
au parlant témoignait d’une faiblesse
technique, d’une incapacité intrinsèque à utiliser
la parole et à manier les dialogues. Il
ne serait qu’un génial mime et par
là-même handicapé par cet
excès de poésie.
Or le refus du cinéaste, qui s’est
longuement expliqué dans la presse à l’époque,
se base sur un constat esthétique : Charlot
appartient au monde du mime ; en cela c’est
une figure abstraite dans sa matérialité même
(il n’y pas plus physiquement palpable,
présente au monde qu’un clochard)
et universelle. A la fois unique et tout un chacun,
dans un entre deux temporel, à la fois
a-historique et au cœur du drame urbain, à la
sexualité trouble, ni tout à fait
homme, ni tout à fait femme, parfois enfant,
souvent animal et végétal et plus
encore pervers polymorphe. Or comment maintenir
cette universalité de la reconnaissance
si la langue (l’anglais en l’occurrence)
vient forclore le monde ? Le cinéaste
avait compris qu’il devait muter son alter
ego en autre chose. Ou du moins en quelqu’un
d’autre. En 1938, au tout début
de la production du film, seul Hitler pouvait être
son unique modèle. Il se retrouvait face à quelqu’un
qui se mesurait à lui sur la sphère
mondiale. Si la moustache d’Hitler faisait
de l’ombre à Charlot, Chaplin fera
s’effacer Hynkel, tel un créateur
broyant sa créature pour accéder à un
nouveau régime, une nouvelle vie. Le modèle
Hitler sous ses mains devient une pâte
qu’il pouvait malaxer, ingérer,
et incarner pour mieux l'anéantir dans
ce plan final. Dès lors, incarner une
radicalité monstrueuse et risible tout
en dédoublant son personnage comme pour
mieux s’observer maintenait Chaplin dans
cet écart fragile de l’absolu radicalité de
l’être à l’absolu de
la reconnaissance mondiale.
Le Dictateur est un film événement
ne serait-ce que par sa production, où sans
cesse, le cinéaste travaillait à intégrer
le temps présent du conflit européen
au sein même de l’artifice d’un
studio hollywoodien, à des milliers de
kilomètres de l’Allemagne. Le cinéaste
a déposé son projet de scénario
le 12 novembre 1938, soit deux jours après
le pogrom de la Nuit de Cristal. Le 9 et 10 novembre,
Goebbels pour regagner la confiance d’Hitler
mais aussi confisquer les biens juifs et par-là même
consolider les finances du parti nazi, fit brûler
la grande synagogue et interna dans des camps
de concentration plus de trente mille juifs.
Charles Chaplin ne pouvait connaître ces événements
lors de la conception de son scénario
mais ces scènes sont déjà présentes
dans le film. Il a dû sans cesse retravailler
constamment son projet initial dans une captation
du réel politique sur le qui vive. Mais
justement, cette volonté de connaissance
amène le cinéaste à inventer
sous nos yeux un nouveau cinéma tout en
sacrifiant ce qui constituait tout son art. Une
mutation quasi en temps réel comme si
le monde devenant fou (la scène de la
mappemonde) il fallait réinventer un nouveau
corps, une nouvelle voix afin de se situer dans
l’urgence de l’évènement
: la seconde guerre mondiale.
Et là, le cinéaste comprend qu’il
faut repartir depuis le début de notre époque,
ce moment où tout a basculé. A
l’origine du crime premier, la Grande Guerre
qui, 15 ans plus tard, fera accéder au
pouvoir, et ce démocratiquement, Adolf
Hitler. Le Charlot soldat de la guerre 14-18
tout comme dans Les Temps Modernes semble totalement
désorienté par le gigantisme des
machines guerrières. Cela ne fonctionne
plus. Le corps de l’homme ne semble plus
qu’être un objet de trop, englouti
dans le canon de la Grosse Bertha, avaleuse de
tête, déféquant des obus
fumigènes. L’inadaptation du vagabond à la
machine va bien au-delà d’un comique
burlesque où l’objet s’émancipe
de sa fonctionnalité originelle acquérant
une poétique surréaliste parfois
dévastatrice (la scène du réveil
dans l’Usurier (The Pawnshop, court-métrage
de la série Mutual de 1916). Elle marque
l’homme dans un rapport d’aliénation
le menant jusqu’à confondre son
camp ! Le soldat Tomanien (la Tomanie explicitement
germanique avec les casques teutons pointus)
n’est pas un belliqueux, il va jusqu’à s’excuser
auprès des anglais de sa confusion juste
avant de s’enfuir. Or cette aliénation
du corps à la machine de guerre semble
achopper chez lui, car s’il est docile,
Charlot, à la guerre, esquive l’affrontement,
comme si le réflexe guerrier se bloquait
non pas tant au niveau des jambes (il suit, il
marche, il s’exécute) qu’au
regard. Il garde une élégance morale
un peu surannée alors qu’il s’agit
de tuer pour vaincre l’ennemi. Charlot
est celui qui rentre en relation avec l’autre,
dans un dialogue, même avec ceux qui le
traitent de sale juif (scène avec la milice).
En sauvant le commandant Schultz
d’une
embuscade, le petit homme, embarqué avec
lui dans un avion défectueux, subit le
crash. La guerre finie est perdue pour leur camp
et, blessé, il est emmené à l’hôpital,
où il restera plus de 15 ans. Totalement
amnésique à sa sortie, le soldat
vieilli reprend ses fonctions de barbier. Mais
le monde a changé et c’est par le
son d’une voix que le spectateur éprouve
le double enjeu esthétique et politique
du cinéaste Chaplin : proposer une réflexion
sur la parole au et en cinéma, et ridiculiser
un dictateur allemand en le parodiant jusqu’au
grotesque. Eisenstein fut l’un des premiers, à l’époque,
dans le monde du cinéma, à remarquer
un curieux phénomène : Chaplin
est né quatre jours avant Hitler, tous
les deux sont bruns et arborent la même
moustache. Sauf que Hitler, au fait de son pouvoir
politique, a raccourci sa moustache tout en prenant
des cours de maintien et de diction afin de parfaire
ses discours en public. Hitler n’a rien à apprendre
au comédien Chaplin mais il lui a volé sa
moustache ! (3) Alors il va la lui reprendre
en le faisant savoir au monde entier. Chaplin
a minutieusement étudié son adversaire
et les documents d’archives de la production
du film rendent compte d’un souci quasi
maniaque porté aux détails de la
construction des décors du palais. L’action
du film à ce moment prend place en deux
lieux et deux rythmes hétérogènes
: le palais d’Adenoid Hynkel et le ghetto
juif. A la rapidité saccadée et
heurtée de l’un, répond la
lenteur bienveillante de l’autre, où une
poésie affleure avec la présence
du barbier juif. Le vagabond n’est plus
une individualité forcenée et solitaire
mais un homme parmi les hommes de sa communauté.
Au silence apathique de l’un réponds
la puissance d'incantation de l’un.
Le scénario du film fut l’un des
plus élaborés jamais écrit
pour un film d’Hollywood. Et dès
le dépôt de la première mouture
en 1938, cela valut au cinéaste une campagne
de haine continue de la part des organisations
pro-nazies aux Etats-Unis et une mise en garde
de la commission des activités anti-américaines.
Cette commission enquêtaient contre tous
ceux qui manifestaient pour la cause alliée.
L’Amérique n’était
pas du coté de Roosevelt, démocrate
proche de Chaplin (d’ailleurs il fut reçu à la
Maison Blanche en 1941 afin de lire en public
le discours final du dictateur " look up
Hannah ! ") mais appliquait une politique
isolationniste servant ses propres intérêts.
Lettres de menaces de mort, tentatives de boycottage
sur son film, le cinéaste est accusé de
communisme (la F.B.I avec son patron J. Edgar
Hoover enquêta durant près de cinquante
ans sur Chaplin, un fichier totalisant 1900 pages
avec le résultat sinistre de l’éjection
hors U.S.A du cinéaste en 1952 au non
de la sûreté de l’Etat américain
). Même la Grande Bretagne interviendra
par le biais de son ambassade afin de persuader
Chaplin de renoncer à son projet, au nom
de la diplomatie. Mais l’Angleterre, après
le déclenchement de la seconde-guerre
mondiale, au contraire pressera et encouragera " l’enfant
du pays " à finir le plus vite possible
son film. En 1939, Chaplin et Hitler sont mondialement
connus, mais l’un dépasse largement
l’autre dans le domaine de la comédie.
Nés à quatre jours d’intervalle
en avril 1889, issus tous deux d’une vie
assez misérable avec chacun une mère
instable qu’ils adoraient, ils s’arrachent à leurs
origines modestes entachées de déprime
et de déchéance, l’un par
l’art l’autre par la politique. Ils
partagent aussi cette volonté de puissance
qui les amènent à rechercher et à conquérir
la première place. Il n’est pas étonnant
que ce soit Chaplin et non pas un autre comédien
qui ce soit attaqué personnellement à Hitler.
La schizophrénie fut toujours le démon
intérieur de Charlot, clivé entre
la grâce et la pesanteur, l’emprise
sur tout et l’inadaptation au monde. Charles
Chaplin est un autodidacte (dans son autobiographie,
il raconte son plaisir des mots et sa manie d’en
apprendre tous les jours un nouveau) qui n’a
jamais accepté de jouer et de se laisser « diriger » par
un autre cinéaste. Il fut son propre réalisateur,
producteur, distributeur (avec United-Artists)
metteur-en scène, scénariste, musicien
et biographe.
Lorsqu’il débarque pour la seconde
fois en Amérique en 1913 (c’était
son second voyage au sein d’une troupe
de comédien avec Fred Karno), il savait
qu’il ne devait pas rater son entrée
dans le monde du cinéma. Engagé par
Mack Sennet au sein de sa compagnie la Keystone,
c’est au second court-métrage Kid
auto race at Venice (Charlot est content de lui)
qu’il joue pour la première fois
ce personnage de vagabond. L’enjeu est
d’occuper tout le cadre et c’est
une question de vie que d’être dans
le plan.
Au premier plan.
Avec ce film charnière (autant articulé que
désarticulé, à la fois un
et deux) Chaplin veut toucher l’autre.
Tel peut être le fil rouge de ce nouveau
cinéma chaplinien à réinventer,
où le plan final du film annonce son cinéma à venir
: celui du plan moyen d’un homme ordinaire âgé.
Le lissage, l’aplat et la surface sont
autant de matières formelles utilisées
par le cinéaste pour manifester une figure
du cinéma, à la fois désuète
en son temps (à côté du néo-réalisme
en Europe, du Technicolor et des films issus
de l’Actor Studio) et post-moderne en ce
qu’elle annonce le “ régime
télévisuel ” du réel.
Ou comment du cadre-corps (gestuelle du burlesque,
mouvement non fragmenté d’une action
qui se déploie sous nos yeux, quasi en
temps réel) est-on passé au cadre-visage
(fragmentation de l’humain, débauche
de la parole logorrhéique jusqu’au
crime ? ).
Chaplin a dû inventer une autre scénographie où le recours
au théâtre dans le cinéma, à la scène et à la
rampe, s’élabore comme une entreprise de vérité.
De fait, le parlant pour Chaplin lui apporta le plan moyen rapproché et
la possibilité d’un vis-à-vis intime avec ce spectateur
qu’il n’a eu cesse d’interpeller et de rechercher, et ce
dès 1914 avec son apparition première dans ce court-métrage
de l’équipe Keystone Kid’s auto race at Venice. Il s’agissait
pour cet opportun jeune homme d’occuper tout le champ du cadre de l’opérateur
venu filmer une course de karting pour enfants. Le geste faisait l’effet
signe de toute une vie, une marque reconnaissable par tout le monde (universalité)
au cœur d’une gestuelle burlesque. Or, avec la parole, le signe
visuel disparaît ou du moins se trouve réinvesti dans un champ à la
fois plus serré et plus fragile. Du corps, on est passé au visage
et à la logorrhée, du mouvement muet à l’oralité qui
fige, du geste à la voix.
La voix humaine ?
Paul-Laurent Assoun : « Mais de plus,
la voix a cette caractéristique, aussi
fascinante qu'inquiétante, d'être
perçue sans qu'apparaisse nécessairement
son locuteur : à ce titre, elle véhicule
une parole sans sujet » (4)
Le passage du silence des mots à la
parole s'accompagne d'un changement spatial
et temporel : le muet fut le temps du plan
d'ensemble pour saisir le développement
de l'action dans son intégrité spatiale.
Le parlant apporta le plan rapproché avec
l'exploration des gros plans, excluant le corps
dans son intégrité pour ne prévaloir
que le tronc. En outre, la parole rigidifie
les personnages. Lorsqu'il parle, le corps
ne peut marcher en même temps. De l'homme
de la rue, Chaplin est devenu l'homme des salons,(quasiment
tout le film se passe en intérieur)
du statique et du logorrhéique. Sa voix
(nouvelle) a-t-elle atteint le tout de la personne
tel que son personnage muet le fit durant des
décennies de par le monde?
Le cadre s'est rétréci. Le monde se réduit à des
chambres, des couloirs, des prisons, des lieux clos. Parler serait amputer
son personnage de l'expressivité de sa gestuelle, ce serait ramener
et rétrécir le champ du langage au visage et à la bouche.
De cette restriction, de ce corps borné (à double sens), le cinéaste
fera sa matière esthétique.
Et où le cinéaste a dû réinventer
une écriture cinématographique
(un nouveau régime – sec ! - de
visibilité) qui fait se joindre deux dramaturgies
: l’une, théâtrale (lieu d’origine
qui le forma et vers lequel il ne cesse de revenir,
la rampe de Limelight entre autres), et, l’autre,
cinématographique pour donner naissance à autre
chose.
Etre le plan. Ordonner la dramaturgie
sur soi et qu’il soit vecteur d’émotion,
captant tous les regards. Le cinéaste
a rêvé d’interpréter
Hamlet, Jésus, Napoléon (des archives
le montrent en costume napoléonien, saisissante élégance
décadente tout comme Eric von Stroheim.).
De cette mégalomanie tout comme son autoritarisme
avéré sur le tournage, Chaplin
avec Le Dictateur règle autant ses comptes
avec son image (Charlot) qu’avec une figure
politique vivante détestable.
Double projet esthétique et politique
noué par le même corps. Le comédien
jouera ces deux pôles psychologiques, le
silencieux Charlot et le vociférant Hynkel,
l’un timide et suranné, l’autre
séducteur et techniciste. L’audace
hallucinante à l’époque (il
faut le répéter, Chaplin fut le
seul cinéaste, le seul artiste dès
1938 à oser attaquer directement et frontalement
Hitler ; il y eut le dramaturge Bertolt Brecht
qui, exilé aux Etats-Unis d’Amérique
dès l’événement au
pouvoir en 1933 d’Hitler, écrivit
entre 1935 et 1938 Grandes peurs et misères
du IIIème Reich) comme maintenant réside
dans cette incarnation du dictateur et du juif
dans le corps d’un unique homme. Chaplin
a clairement déclaré qu’il
voulait ridiculiser Hitler et c’est par
le jeu qu’il va donc parvenir son projet.
Où comment il va faire en sorte d’empêcher
toute identification et personnification d’Hitler.
Hynkel et le soldat/barbier juif allemand sont
face à face, devant le spectateur qui
est appelé jusque dans sa conscience politique
et morale. Aucune propagande au nom d’une
unité allemande ou autre, comme ce fut
le cas avec les films de Leni Riefenstahl. La
cinéaste engagée par le gouvernement
nazi exerça son cinéma au nom d’une
fusion avec le Führer, non pas tant pour
filmer une personne qu’une personnification
d’une idée : le troisième
Reich, Le Triomphe de la Volonté (5) justement.
Alors que Chaplin va jusqu’à prendre
dans son corps la personne du dictateur et par
ce geste, un ébranlement profond. En cela,
Le Dictateur est un film humaniste, totalement
contraire aux propagandes cinématographiques
qu’elles soient nazies ou autre. Eisenstein
qui, un temps, fut embrigadé dans un système
de valorisation d’un pouvoir totalitaire
sous Staline, réussissait toujours à situer
au cœur d’une idéologie globalisante
une condition humaine particulière, une
singularité existentielle. Le dévoilement,
au nom du réel, serait cette volonté politique
du cinéaste d’inscrire son cinéma
dans une visée morale. Celle qui construit
un spectateur empathique, au nom de ce quelque
chose de plus important, comme un secret derrière
la porte. Non pour percer le mystère (nulle
esthétique du suspens chez Chaplin), mais
pour fonder une conscience. L’essence du
combat Chaplin/Hitler réside dans cette
dialectique incarnation/personnification. Chaplin
pour une dé-liaison sensitive et critique
du sujet spectateur avec ce qu’il lui est
donné à voir et à entendre,
Hitler pour une fusion empathique totale et absolue
avec l’Idée, l’Image. Mais
le cinéaste incarne ces deux antagonismes,
il prend le risque immense de donner chair à ce
qui lui est terrifiant. Le pari du cinéma
comme thérapeutique du mal. Cette injection
en soi d’un corps odieux procède
d’un double enjeu donc : narcissique (volonté de
puissance) politique (annihiler l’autre
en moi). Ce qu’il va recracher par la bouche
sera un autre homme.
Non pas Charlot vainqueur d’Hitler mais
Charlot vaincu par son créateur.
Le dernier plan donne naissance à l’homme
Chaplin, au citoyen qui parle directement à une
assemblée invisible de spectateurs sans
qu’il ne puisse obtenir aucune réponse.
Cinéma indirect où il retrouve
l’anthropologie du cinéma des origines,
celui qui donnait à percevoir des individus.
Mais ce plan annonce le journal télévisuel
où l’homme politique au même
rang que l’annonceur ou le journaliste
peut s’adresser chaque soir à des
millions de téléspectateurs. Ce
plan fixe cadré en plan moyen poitrine
sur un homme qui parle en regardant droit devant
lui, ce fameux regard caméra, tabou du
cinéma classique hollywoodien, met en
danger l’artiste comme l’homme Chaplin à un
moment donné dans le monde et aussi bien
en cinéma où ce film là n’était
pas le bienvenu. Un plan indécent pour
l’époque. Nombreux furent les proches
du cinéaste qui lui déconseillèrent
fortement de ne pas s’obstiner dans la
réalisation de ce final, au nom de l’esthétique
(6), tout comme la critique de l’époque
qui le taxa de sentimentalisme confus et naïf.
Or en 2004, ce discours filmé demeure
un moment singulier et complexe. Singulier dans
cette frontalité assumée où l’impossibilité du
face à face en temps réel qu’appelle
de toutes ses peaux (en sueur) le cinéaste
est bouleversant. Je retrouve ce sentiment d’incertitude
existentielle (la réaction du public) à travers
tout le cinéma de Chaplin qui sans cesse
interpelle son spectateur pour s’assurer
de sa propre existence (le dernier plan de City
Light - 1930 - la séquence finale du cabaret
dans Limelight – 1951 - entre autres).
Complexe, car rien n’assure que cette
foule qui l’applaudit n’est pas emportée
davantage par la conviction de son orateur que
par ses principes démocratiques. " The
crowd is like a monster without a head " Calvero,
Limelight, dix ans plus tard.
Que faire après Le Dictateur
? Comment continuer lorsque le masque tombe
au final du
film ? Que dire et comment ?
Le passage du silence des mots à la parole
s'accompagne d'un changement spatial et temporel
: le muet fut le temps du plan d'ensemble pour
saisir le développement de l'action dans
son intégrité spatiale. Le parlant
apporta le plan rapproché avec l'exploration
des gros plans, excluant le corps dans son intégrité pour
ne prévaloir que le tronc. En outre, la
parole rigidifie les personnages. Lorsqu'il parle,
le corps ne peut marcher en même temps.
De l'homme de la rue, Chaplin est devenu l'homme
des salons, du statique et du logorrhéique.
Sa voix (nouvelle) a-t-elle atteint le tout de
la personne tel que son personnage muet le fit
durant des décennies de par le monde?
Le cadre s'est rétréci. Le monde se réduit à des
chambres, des couloirs, des prisons, des lieux clos. Parler serait amputer
son personnage de l'expressivité de sa gestuelle, ce serait ramener
et rétrécir le champ du langage au visage et à la bouche.
De cette restriction, de ce corps borné (à double sens), le cinéaste
fera sa matière esthétique. Si le cinéma parlant est incapable
de prévenir l'horreur de la guerre, si le visage d'un homme filmé en
plan fixe durant près de six minutes qui parle au nom de la liberté ne
peut rien (Le Dictateur,1939), alors le cinéma avec Chaplin sera désormais
voué à sa propre répétition (Limelight pourrait
se voir comme le film de l'arrêt sur image - arrêt sur un mot "a
rose is a rose is a rose " arrêt qui ne s'arrête jamais mais
se délie et débite jusqu'à l'inépuisement du réel)
avec la réitération des rêves, où des actions ne
font que répéter du même. Répétition, mélancolie,
dépression : ce serait le devenir vampire auquel se voue Chaplin, un
vampire qui ne peut que revenir à chaque fois devant nous (Verdoux est
le film où Chaplin s'expose le plus ouvertement).
Ce serait aussi, selon Clément Rosset, cette butée (têtue)
du réel où :
"(…) Une réalité pénible
est aussi, et par comble de cruauté, une
réalité réelle."(7)
Un cinéma prophétique qui profère
d'une voix (d'un visage qui joue des visages)
son indifférenciation et sa nostalgie
(retour de la souffrance).
Chaplin, parce qu'il parle, s'est rapproché de l'objectif de la caméra
jusqu'à vouloir atteindre le toucher (de l'âme? du spectateur?).
L'altération, la défiguration, le spectre, le masque, le maquillage,
le déguisement sont autant de matières (de manières) et
de gestes qui marquent une rupture avec son double avatar Charlot. S'il est
mort, son cadavre affleure parfois et cette résurgence - régression
du burlesque - signe une position morale de défense. Revenir au corps
pour échapper au terrorisme du tout visage.
Visage que l'on explore pour
une exposition du je/jeu. Pour une révélation
(Levinas) ou dévastation ? Le visage révèle-t-il
le dedans en exposant son dehors ? Propose-t-il
une transformation à vue comme le suggère
Charles Tesson avec ce fantasme du plan séquence?
"Parce qu'on la voit, qu'elle est montrée
et visible et parce que dans l'idée de
transformation à vue il y a celle de continuité,
de durée insécable, voire de fantasme
de plan séquence au cœur de la transformation"(8)
Ce
qui se joue (se noue) avec le(s) visage(s)
de Chaplin est la recherche
de cette "continuité" de
l'homme dans un monde qu'il ne comprend (prendre
avec, sur soi, en soi) plus. Où l'acteur
seul peut délivrer une croyance en son
jeu, sa scène, son âme. Mettre son
visage en éclats, sous "les feux
de la rampe".