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Notes |
1)
Denis Vasse, Le temps du désir, essai sur le corps
et la parole. Paris : Points Essais, 1968
2)
Emmanuel Levinas « L'étant, c'est l'homme et c'est
en tant que prochain que l'homme est accessible. En tant
que visage » Entre nous, essais sur
le penser-à-l’autre. Paris : Grasset1991
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| Chaplin
la satyre de l'Homme, cet animal grotesque |
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Dès
ses premiers courts-métrages, Chaplin
avec Charlot n’a eu de cesse de raconter
le récit d’une lutte pour sa survie
propre. Entre l’infans (celui qui ne
parle pas) et l’anima, il accéda
peu à peu à la conscience politique
(il fut un ventre avant d’être
une voix.) De la rue comme terrain premier
de lutte (toute la période muette),
la société (la ville) devint
le lieu du spectacle grinçant de la
répression de l’homme par l’homme.
Dès lors, on peut s’interroger
sur ce principe de zoo humain, de l’homme
comme animal encagé dans le cinéma
chaplinien. Car, chez Chaplin, la question
de la condition humaine, au cœur de son
cinéma, relève d’une esthétique
de survie. Comment être de ce monde ?
A la fois Charlot, créature ambivalente,
entre réel de la rue et imaginaire du
rêve de l’enfance et ses avatars
Hynkel, Verdoux, Calvero et Shahdov, sombres
patronymes d’un monde désenchanté.
De la satire au satyre, il n’y a qu’un
pas de danse (Chaplin avec ou sans Charlot
est toujours au bord de la pirouette où son
centre semble sur le point de tournoyer) où l’éros
(le cru du sexe) joue le contrepoint charnel
du logos (le dire de la société,
constamment mise en doute voire en crise.)
Jusqu’au Cirque, Chaplin, avec sa créature
Charlot, ne cessa de figurer une certaine animalité infantile
sexuée fortement, où la régression
jouait le rôle de contrepoint à l’ordre
sociétal (la famille, le travail, l’église,
la police.) Après avoir été l’égal
d’un chien (Une vie de chien 1918), d’un
enfant (The Kid 1921), avec Le Cirque en 1928,
il retourne à l’univers primitif
du cinéma, la foire et le cirque, afin
de rendre compte d’une certaine condition
humaine : sur l’arène, chaque soir
se joue sa peau (à la fois dans la cage
du lion et avec les singes sur la corde raide.)
La mécanique réglée du cirque
où, chaque soir, s’expose pour le
public une chorégraphie de la cruauté.
Hors du cirque, Charlot rencontrera le monde
du travail où la machine aliène
l’homme et le ramène à un
mouton (plan d’ouverture des Temps Modernes
en 1936.) La foire devient celle d’un ordre
capitaliste qui, au nom d’une politique
libérale, réduit l’homme à l’état
d’automate tout juste bon à ingurgiter
(scène du repas de la machine.) Pour ensuite
avaler et ravaler les discours de haine d’Hynkel,
alter ego macabre du barbier juif atone, embarqué dans
un monde qu’il ne reconnaît plus
(Le Dictateur.) L’animal grotesque occupe
le premier plan avec un langage nouveau (fait
de râles, vociférations, mélanges
de syllabes étrangères), où la
scatologie est prégnante (la grosse Bertha,
Hynkel.) Monsieur Verdoux en 1947 et un Roi à New-York
en 1957 rendent compte du traumatisme de la seconde-guerre
mondiale où, pour Chaplin, le monde est
devenu un Zoo. A savoir, une logique d’exploitation
de l’homme à des fins purement marchandes.
Véritable ménagerie cynique, il
n’y a plus qu’à envisager
le rôle tenu par chacun. Cet emprisonnement
et sur-exposition de l’homme comme objet
de sommation et consommation s’accompagne
d’un changement de cadre cinématographique.
Charlot proposait un monde du cadre-corps qui
se mouvait entre les rues, les villes, à l’air
libre. Le basculement s’opère avec
Le Dictateur où du cadre-corps est-on
passé au cadre-visage (final du film).
La suite attestera de ce rétrécissement
du monde. L’avènement de la parole
a paradoxalement forclos l’univers chaplinien,
comme si le langage humain relevait d’un
système de fragmentation oppressif. Le
rétrécissement du cadre devient
corrélatif au rapprochement de l’intime
jusqu’à l’obscénité,
jusqu’au risque de sa propre extinction
(Un Roi à New-York).
Véritable tortue durant plus de deux
décennies (dès 1914 jusqu’à l’avènement
de la parole avec Le Dictateur en 1939) Charlot
porte sa maison, son toit et sa pitance dans
ses poches, le plus souvent trouées. Il
fut un morceau de chair ambulante, reconnaissable
de loin, un passager clandestin des routes et
villes d’Amérique. La grossièreté du
burlesque américain (apparut dès
1913 aux Etats-Unis sous l’impulsion de
Mack Sennet qui, le premier, engagea le comédien
anglais Chaplin issu du music-hall et du théâtre
anglais populaire) permet à l’acteur
Chaplin d’exprimer les pulsions les plus
régressives de son personnage Charlot
: roter, cracher, s’occuper régulièrement
de refroidir la partie chaude et béante
de son pantalon, être outrageusement libidinal
(le parcours de la crème glacée,
dans Charlot s’évade, qui glisse
le long de sa cuisse pour atteindre le postérieur
volumineux d’une femme est suffisamment
explicite.).Pervers polymorphe, tout et toute
chose devient chez lui prétexte à perforer,
défoncer, piquer, arracher, détrousser,
froisser, frapper, pénétrer. Tel
un animal, il fut crasseux (au même rang
que le chien avec son film Une vie de Chien ),
sale, exhibant sans honte bue ses parties du
corps et ses fonctions (le cul que l’on
tape, siffle, frappe, cogne, gratte, frotte,
embroche tel l’ouvrier Charlot des Temps
Modernes qui, devenu fou par le rythme infernal
des machines, va pour frapper des ses cornes
l’arrière train imposant d’une
passante.
L’égoïsme constitutif du personnage
burlesque le situe dans une configuration physique
: seul et infiniment seul parmi des milliards
de gens, et incommensurablement gigantesque à son
propre niveau égocentrique. Tout pour
moi, rien pour les autres. Le centre de Charlot
se trouve non pas dans son chapeau melon (Estragon,
clochard philosophe d’En attendant Godot
de Beckett croyait que son âme se cachait
sous son chapeau) mais dans son ventre. Tout
part de là et y revient : se chauffer,
se nourrir, se rouler en boule pour s’endormir
sur un banc ou à même la boue dans
une Vie de Chien. Rarement plein, le plus souvent
en alerte, affamé, Charlot et son ventre
fondent leur propre morale : attention et exclusivité à ce ça.
Son bas-ventre au sexe invisible mais au cul
prééminent, est constamment le
lieu d’investigations de sa part : sans
cesse touché, frotté, retroussé,
mouillé, gratté. Charlot ne peut
s’empêcher d’y mettre la main
comme s’il devait s’assurer d’un
point d’ancrage. Une boucle charnelle.
Se toucher le zizi est le geste commun des enfants
interdit par l’adulte (pas ça devant
tout le monde !). C’est aussi une conduite
obscène de certains primates que l’on
ne manque pas de remarquer lors des visites au
zoo (Charlot à la différence notable
des babouins n’expose jamais sa chair
nue, seulement les replis et formes de ses
pantalons.)
De cette animalité première et
nécessaire, Charlot va peu à peu
apprivoiser son corps afin de se projeter à la
fois comme sujet mais aussi personnage de son
histoire. Où le bas du corps (chaussures
trouées trop grandes et pantalon large
miteux du vagabond) joue avec le haut (veston
croisé étriqué et chapeau
du gentleman) une subtile dialectique de chute
et saut de l’ange. Il y aura constamment
chez lui ce double principe de légèreté et
de pesanteur qui le mène aussi bien aux
cimes du cirque pour être dans le même
temps empêtré par les singes venus
le griffer et le mordre (séquence finale
du Cirque où le héros sur le fil,
et sans filet, éprouve la cruauté de
son état : ne pas pouvoir voler ni s’arracher
aux morsures de ses congénères,
les ouistitis).
L’image du satyre traverse toute l’œuvre
du cinéaste. Le satyre, érotomane
crasse, où l’analité occupe
le premier plan, se fera discret pour ne ressurgir
que lorsqu’il est confronté à un
pouvoir aliénant. Le retour du refoulé ici
est question de survie, où régresser
devient synonyme non pas d’infantilisme
grossier mais réaction contre. La séquence
de la machine à manger dans les Temps
Modernes nous montre un individu emprisonné à une
place, sans possibilités de mouvoir son
corps, assigner à avaler ce qui lui est
donné (et non pas proposé.) Quasiment
emmailloté dans cette machine de fer,
son corps immobilisé et les bras bloqués,
Charlot devient un tronc où seul son visage
exprime une humanité bafouée, ramenée
en deçà de l’animal, au rang
du nourrisson (à l’époque,
les enfants en bas âge étaient encore
emmaillotés au nom du confort, celui de
l’adulte ?) Il doit ingurgiter ce que décide
le patronat, qui joue ici le rôle de mère
nourricière. Spectacle du sur-visible
de ce visage silencieux accablé de violence
(fouetté, frappé, cogné.)
A son tour avalé dans les rouages de la
Machine, cet intestin aux boyaux ferreux (quasi
abstraite dans ses modes d’actions et d’efficiences),
Charlot est recraché des entrailles dentelées,
ce satyre aux cornes d’acier où tout écrou
est à défaire. Taureau, il charge
la femme ; singe, il grimpe au sommet de l’usine
- en hors-champ comme s’il n’y avait
pas de limite concrète à cette
matrice machinale gigantesque. Un renversement
s’opère où l’animalité,
ordinairement régressive et pulsionnelle
dans le règne burlesque, devient ici source
de vie et de poésie libératrice.
Charlot n’est pas un bloc d’idées
fixes mais un mouvement perpétuel tournant
et sautillant autour de l’objet de son
désir (prendre à l’autre
ce qu’il n’a pas, voire le/la prendre.)
Le cercle serait la forme correspondant parfaitement à ce
modèle : rond comme l’arène
du cirque (Le Cirque en 1928), où se condense
et se concentre toutes les recherches humaines
: désir, peur, angoisse, identité,
personne. Lorsqu’il entre dans l’arène,
Charlot est le spectacle. Il est celui que l’on
vient voir pour sa non-inadaptation aux lois
du cirque. Enfermé dans le cercle, il
joue chaque soir sa peau (tout comme dans la
scène avec le lion où il est au
même rang que l’animal : à savoir
une proie à dévorer) sous le signe
du tragique de l’enfermement.
Charlot ne se laisse que très rarement
saisir, ou alors par nécessité vitale
comme dans les Temps Modernes, où il accepte
d’aller en prison quatre fois, car encagé il
est nourri et logé, tel un animal trop
vieux ou fatigué pour vouloir s’enfuir
et/ou se battre. La rue, son espace vitale, est
devenue si menaçante que seuls les barreaux
d’une prison assurent sa survie. L’homme
est de venu un loup pour l’homme aux temps
modernes, s’il l’on suit la pensée
de Hobbes. Il peut être un mouton, même
noir - plan d’ouverture du film - car ouvrier
d’usine - plan suivant sur des hommes sortant
d’une bouche de métro. Même
axe, même cadre, même lieu : la bouche
du métro, qui chaque jour, déverse
sur la rue une foule anonyme d’hommes assujettis à une
place, une fonction, une tâche, un geste.
La mécanique des corps réglés
par la voix du patronat, via les haut-parleurs,
sera relayée et reprise avec plus de
violence par le politique trois ans plus tard.
De
l’homme comme espèce dépeçable
« L’objet que l’homme manipule
en croyant manipuler le monde n’est autre
que lui-même et ce n’est pas sans
un certain étonnement qu’il se trouve
pris au piège de sa propre ingéniosité »
Le
Dictateur est pour le cinéaste Chaplin
en deçà de la voix humaine, un
pourceau qui grogne, éructe, vocifère.
Autant d’usages animaliers des cordes vocales
pour conduire une nation par un être traversé de
pulsions sadiques-annales (rancœur, jalousie,
volonté de puissance et de destruction.)
La première apparition visible du dictateur
Hynkel (nous percevons son cri avant de le voir)
est sur-exposée. Il est le centre de tous
les regards et de toutes les oreilles. A la tribune,
il discourt dans une infra-langue immédiatement
traduite par une voix-off. Or, très vite
se perçoit un décalage entre le
dit et le commenté par la corporéité étrange
du personnage. Il devient sous nos oreilles un
porc, un taureau, un loup, un gorille. Pour une
foule anonyme, hors-champ ou alors représentée
en une masse indistincte. Le cirque est renversé,
l’arène sans issue emprisonne la
masse et le clown a pris les traits du sinistre
Monsieur Déloyal. Le dompteur dévore
les fauves, assommés de slogans par les
ondes radiophoniques. Une scène de violence
verbale inouïe nous montre Hynkel, seul
dans une pièce, hurlant un monologue retransmis
sur les ondes. L’instrument de la modernité industrielle
est au service d’une animalité extrême
(gros plan du visage méconnaissable, écumant
de rage.) qui s’exprime seul face à un
objet, pour cette foule monstrueuse, sans tête,
tel que le proclamera dix ans plus tard Calvero
dans Limeligth (a crowd is like a monster without
a head.) Lorsque huit ans plus tard, Monsieur
Verdoux se retrouve au tribunal pour les nombreux
crimes commis sur les femmes qu’il a spoliées
et brûlées (réminiscence
des chambres à gaz), la boucle est bouclée.
Le spectacle de l’horreur invisible se
transmet par la voix. Verdoux, est l’envers
délicat d’Hynkel qui, comme lui,
use de sa voix pour charmer ses proies. Aux vociférations
de l’un, l’autre oppose sa féline
douceur, sur les aigus pointus tel le sifflement
d’un serpent, ou du train de la mort, véritable
scansion rythmique du récit filmique.
A l’extrême raffinement de Monsieur
Verdoux soucieux du ver de terre, alors que sa
dernière femme brûle, s’oppose
une logique sociétale monétaire,
au rythme accéléré du
train (de vie et de mort.)
Le dernier ressort de la logique de masse sera
d’inclure une case pour chaque individu
parcellisé. Un Roi à New-York concentre
en son dispositif scénaristique toute
la logique du zoo humain où le fait d’apparaître à l’écran
provoque une identité particulière,
sur-visible et par essence monstrueuse. Le devenir
de l’être tronc télévisuel.
Lorsqu’il joue la tirade d’Hamlet
(être ou ne pas être, une question
de sur-vie) devant une assemblée de notables
américains, sous les objectifs télévisuels,
sans le savoir, le roi Shahdov (l’ombre)
devient un morceau d’écran diffusé à l’infinie
transmission cathodique, enfermé dans
la boite à publicité en continu.
Le flux avale l’humain, tout et n’importe
quoi est spectacle. Seule la forme (du visage,
des habits, des simagrées) importe. Une
bête de scène, parmi les autres,
tronçonnée entre deux campagnes
(la polysémie du mot laisse parfois rêveur)
publicitaires qui vantent l’inodore du
corps, pour une corporéité exsangue
de carnation. Le surgissement de sa parole témoigne
de la terreur de l’étant nié par
le dispositif télévisuel. L’ombre
de Shahdov peut s’infiltrer à tout
moment et en tout lieu afin de hurler son drame
existentiel. Il sera payé et aimé pour
cela. Et d’ailleurs, ce qui sera proposé à cette
star naissante (on l’arrête dans
la rue pour lui demander son autographe) ce sera
de vendre de quoi boire et manger. Il sera payé extrêmement
cher pour convaincre la masse d'engloutir (et
donc de déféquer aussi) des produits
infects. La télévision pourvoyeuse
de cacahuète au peuple consommateur.
Le slogan politique haineux (Hynkel) a laissé place
au nappage du discours (et non pas d’une
parole) promotionnel de la nouvelle économie
de marché, pour une nouvelle forme de
tyrannie. Ce qui sauvera cet homme tiraillé,
jusque dans ses peaux (visage lifté pour
les besoins communicationnels de la télévision
où l’on retrouve ce thème
d’animal de foire) sera le rire tonitruant
devant un spectacle des origines de la farce.
Celle qui se joue sur scène, sans paroles,
aux moyens de matières (fécales)
blanches, où les pulsions de saleté expriment
une libération corporelle. Il y a à redevenir
primitif, sale, barbouillé, montrer son
derrière, être méchant comme
des enfants pour échapper au lissage du
spectacle télévisuel.
En 1957, le loft du Roi Shahdov ne faisait
qu’annoncer
notre temps présent.
Bio-bibliographique : Tutrice cinéma à l’université Paris
III Sorbonne Nouvelle, entreprend une thèse
universitaire sur le cinéma de Charles
Chaplin tout en poursuivant une activité critique
régulière pour le webmagazine Objectif
Cinéma (www.objectifcinema.com). Membre à la
sélection des films de la Semaine Internationale
de la Critique à Cannes. Formatrice en
cinéma pour les enseignants et élèves
au sein des différents dispositifs nationaux
cinéma (Ecole au Cinéma, Collège
au Cinéma et Lycéens et Apprentis
au Cinéma) Formatrice cinéma et
intervenante régulière dans le
cadre du dispositif national CinéVille
Un Eté au Cinéma avec Kyrnéa
et le Thécif Ile de France.
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Nadia
MEFLAH |
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