par Cécile Giraud
Charlot ou la puissance du masculin
En 1915, Charles Chaplin a déjà
constitué son personnage mythique de
Charlot, avec sa queue de pie, son melon,
sa canne et sa moustache. Figure visuelle
incomparable, génie de l’image,
Charles Chaplin n’hésite pourtant
pas dans Mam’zelle Charlot à
démonter la silhouette clownesque de
Charlot.
C’est classiquement que débute
le film : paysage bucolique dans lequel s’ébattent
des personnages à la fois banals et
singuliers, archétypes de la bourgeoisie
dont Charlot ne fait évidemment pas
partie. Deux femmes s’assoupissent sur
un banc, un homme tente d’approcher
une demoiselle, deux moustachus discutent
en sirotant un soda, un policier fait sa ronde
quotidienne pendant que les cygnes barbotent
tranquillement. Dans ce contexte de l’humanité
ordinaire apparaît Charlot, figure à
la fois humaine, animale et mécanique,
un cliché vivant qui, comme les petits
garçons, teste sa virilité dans
de perpétuels affrontements.
Levant les yeux au ciel, Charlot apparaît
dans son habituelle rêverie, les pieds
en canard. Il n’évite évidemment
pas le premier obstacle : un jet d’eau,
sur lequel il marche allégrement. Comme
pourrait le faire un chien, Charlot secoue
la jambe arrosée afin de la sécher.
Figure toujours hors-norme, semblant sans
cesse être de trop, le personnage se
dirige vers la jeune femme courtisée,
laissée seule momentanément
par son prétendant (marié et
père de famille). Volontairement ou
non, il accroche la jambe de celle-ci avec
sa canne, qui est plus un accessoire de l’affirmation
d’une virilité ridicule qu’une
nécessité physique. La canne
devient un véritable appendice qui
a pourtant la même utilité qu’un
membre naturel : extension de la main, la
canne permet à Charlot de toucher les
gens sans pourtant trop s’en approcher.
Comme le dit Béla Balasz à ce
propos : « Le sens profond de la «
maladresse » de Chaplin, c’est
que sa lutte contre la perfidie des objets
révèle non seulement leur nature
démoniaque, mais encore que de cette
manière les choses deviennent des partenaires
qui lui sont équivalents, sinon supérieurs.
S’ils triomphent de Chaplin, c’est
parce que son humanité « non
réifiée » ne peut pas
s’adapter aux mécanismes »
(1). Le jeu avec l’objet, d’abord
ennemi puis complice des desseins du personnage
sera constant encore dans cet épisode
jubilatoire de la vie de Charlot.
Charlot joue de sa différence et de
son statut social pour traiter les autres
(bourgeois, policiers…) comme des pestiférés.
Seules les femmes semblent avoir grâce
à ses yeux. C’est en blessant
la jeune femme avec sa canne, symbole phallique
s’il en est, qu’il s’attire
ses faveurs, lui massant la cheville. Il manipule
littéralement son prochain grâce
à cet instrument : il entraîne
l’homme aux yeux bandés au bord
de l’eau, se joue du policier. Attablé
avec la femme et sa fille, il troque sa canne
contre un long couteau de cuisine, attrapant
les beignets troués récalcitrants
et les faisant glisser sur celui-ci, ce qui
ne manque pas d’indigner la mère
alors que sa fille pouffe de rire en rougissant,
nous le devinons, sous son masque gris. Charlot
est constamment sous le régime du jeu,
volontairement ou non. Un simple objet fait
fi de son quotidien pour devenir symbole,
et trouver une autre utilité que la
sienne. Charlot fait de l’inanimé
du vivant, du mécanique de l’organique.
Ainsi, lorsqu’il s’assoit sur
le chapeau à plumes, il se relève
brusquement, pris d’une frénésie
toute animale : avec les plumes piquées
aux fesses, il s’est subitement transformé
en coq, ou peut-être déjà
en poule… Mais Charlot n’accepte
pas d’endosser seul le ridicule. Il
en joue d’abord, puis le transfert sur
les personnages masculins secondaires : reposant
le chapeau sur la chaise, il attend que le
père vienne s’y piquer. L’effet
comique est alors redoublé, car nous
rions cette fois avec Charlot dans une connivence
magique.
Car la puissance du masculin chez Charlot
vient non du fait qu’il séduise
les femmes, puisqu’il a plus l’air
d’un petit garçon que d’un
homme, mais du fait qu’il parvienne
à s’opposer aux hommes, malgré
sa stature enfantine. Le rire qu’il
provoque en ridiculisant les hommes et en
les surpassant souvent devient alors un attribut
purement masculin : celui qui provoque le
rire est l’homme, alors que la femme
y répond immanquablement. Ce schéma
homme/femme, acteur/spectateur est ouvertement
explicité dans Mam’zelle Charlot,
où la jeune fille devient le personnage
auquel les spectateurs peuvent s’identifier.
Pourtant, son rôle est ambigu : elle
est la spectatrice et la jouisseuse de sa
propre création, puisque c’est
elle qui déguise Charlot et le maquille
afin de prendre son père au piège.
La femme est alors un être à
la hauteur de Charlot, puisqu’elle est
à l’origine du rire, et est assez
fine, tout comme le spectateur, pour rire
de son prochain. Charlot, tout en caricaturant
l’homme à travers son vêtement
(queue de pie, chapeau melon, cannes et grandes
chaussures), reporte le ridicule sur les autres
qui ne portent justement pas de regard distancié
quant à leur apparence, contrairement
à Charlot et à la jeune femme,
qui accepte de léguer sa plus belle
robe à un homme.
Le combat du féminin : la
poupée démontable
Afin de paraître plus homme que les
hommes aux yeux de sa belle (et de ne pas
perdre sa virilité aux prises avec
son père…), Charlot refuse l’affrontement
direct d’homme à homme et choisi
comme toujours la feinte qui le fera grand
vainqueur malgré le coup de pied aux
fesses final.
Poursuivi par le père-chef de famille
et protecteur, Charlot monte à l’étage
et se cache dans la chambre de la jeune fille.
Il tombe nez à nez avec un mannequin
vêtu d’une robe qu’il prend
tout d’abord pour une personne réelle.
Après la surprise qu’entraîne
cette confrontation, reprenant ses esprits
mais non son bon sens, il commence à
faire la cour à cet être inanimé,
prenant son air timide le plus manipulateur,
puis déshabille le mannequin en s’excusant
de son impolitesse. Gardant son costume d’homme
comme si celui-ci était littéralement
rivé à son corps, faisant partie
intégrante de son être, Charlot
revêt une à une les pièces
qui le transformeront en femme, du moins le
croit-il. Le vêtement féminin
est présenté comme un puzzle
qu’il faut assembler afin d’en
faire une unité. Le tout est de savoir
comment associer ces pièces afin qu’aucune
faille ne fasse craquer l’ensemble.
A ce moment, le vêtement est réellement
vécu comme un déguisement, une
parure grossière et caricaturale qui
entraîne encore une fois le rire, tout
comme les grandes chaussures de Charlot, qu’il
garde sous sa robe. L’association féminin/masculin
crée un être hybride au corps
incertain : la robe très féminine
et le chapeau de fourrure sont supportés
par un corps sans tenue, contrairement au
mannequin d’origine dont la stature
droite et stable a trompé Charlot lors
de son entrée dans la pièce.
Sur Charlot, la robe semble vide, s’affale,
menace de tomber en morceaux. Retirez les
pièces féminines, et vous retrouverez
le corps originel tel quel, avec son costume
intact et les mêmes pieds en canard.
Charlot, avec cette tentative, prouve que
le féminin n’est pas simplement
le fruit d’artifices, il n’est
pas un simple déguisement, mais vient
d’une essence particulière. L’illusion
n’est pas chose aisée. C’est
en franchissant une série d’étapes
que Charlot trouvera dans son corps le féminin
qui jusque là ne s’était
pas dévoilé.
La première étape est de se
départir des éléments
éminemment masculins qui faisaient
la figure Charlot : les vêtements bien
sûr (bien qu’il garde son caleçon
et ses chaussettes), la moustache, marque
de fabrique incontournable déterminante
dans la transformation (sans sa moustache,
Charlot n’est plus Charlot, à
peine est-il Chaplin), et, touche finale,
les chaussures, qui déterminent elles
aussi une certaine féminité
: la démarche en est radicalement changée.
Mam’zelle Charlot apparaît au
sommet de l’escalier, guidée
par la jeune femme marionnettiste et metteur
en scène, prenant la place de Chaplin-metteur
en scène qui, s’il sait manipuler
Charlot, n’est plus aussi à l’aise
avec son côté féminin.
Ainsi apparaissent deux pendants féminins
: celui de Charlot et celui de Chaplin. Nous
assistons à une leçon de cinéma.
L’arrivée de Mam’zelle
Charlot dans l’image est une apparition
: un gros plan dévoile brusquement
le visage de celui qui n’était
qu’un homme déguisé transformé
en véritable femme du monde. Le spectateur
comme les personnages s’y tromperaient.
La féminité est révélée
par le visage, et non par le corps qui, s’il
nécessite une certaine allure n’est
pas la véritable clé de l’illusion
provoquée. Le visage est le lieu de
l’expression, comme l’explicite
Gilles Deleuze : « Le visage est cette
plaque nerveuse porte-organe qui a sacrifié
l’essentiel de sa mobilité globale,
et qui recueille ou exprime à l’air
libre toutes sortes de petits mouvements locaux
que le reste du corps tient d’ordinaire
enfoui » (2). Il semblerait que toute
la tension féminine que le corps maintient
enfoui et maîtrise remonte vers le visage
afin de faire éclore « l’affect
en tant que pur exprimé » (3).
Ce gros plan-apparition nous arrache un moment
de l’espace-temps énoncé
par le film pour vivre une image libre de
toutes contraintes, libérée
à la fois des coordonnées spatio-temporelles,
mais également du contexte dans lequel
elle se réalise : Chaplin n’est
plus à la merci de Charlot et de ses
mimiques qui le poursuivront jusque dans ses
films parlants, jusque dans la vieillesse
exprimée des Feux de la rampe ou d’Un
roi à New York. Le corps pourrait bien
être encore celui de Charlot, peu importe,
le visage suffit à nous ébahir.
Le visage prend mille expressions relatives
à la féminité, même
s’il s’agit parfois d’une
féminité outrée, caricaturée.
Le regard par en-dessous, les yeux qui papillonnent.
Chaplin est alors à mille lieux du
travestissement d’un Stan Laurel qui
se contente d’enfiler une robe en espérant
(à raison) passer inaperçu.
Il y a chez Chaplin une réelle volonté de simulacre.
Après ce premier plan-révélation
apparaît le corps dans son entier. La
robe a alors de la tenue, la démarche
un sens : celui de la séduction. Plus
rien d’animal dans ce corps passé
de la bâtardise des genres à
une unité. Cet aspect est légué
aux deux hommes éblouis par l’apparition
d’un corps encore inconnu.
Mam’zelle Charlot, présentée
comme l’amie de la jeune femme, est
conviée par les hommes au salon, dans
lequel ils lui font la conversation. Un processus
de démontage du corps se met alors
en route. La fausse poitrine confectionnée
avec le coussin à épingles ne
cesse de vouloir se montrer : dans un geste
rapide, Mam’zelle Charlot la retire
et la pose sur la chaise, sur laquelle le
père vient s’asseoir et se pique
les fesses. Cet attribut éminemment
féminin semble n’avoir aucune
importance dans la création de la féminité
: les hommes ne relèvent même
pas ce changement qui, aux yeux d’une
femme, pourrait sembler radical. Ce n’est
que lors de la découverte des jambes
sous la jupe tombée à terre,
et surtout du dévoilement du caleçon
et des chaussettes que la supercherie est
démantelée, non pas après
moult péripéties mettant à
mal la virilité des deux hommes se
disputant les faveurs de la belle. A ce moment,
la victoire est totale, bien que Charlot risque
de voir son corps redevenu en partie masculin
quelque peu malmené.
Finalement, Charlot enlève son chapeau
pour découvrir un visage masculin sous
le maquillage. Il reprend son air d’homme,
mais n’affronte pas pour autant le père
spolié et furieux, usant de chantage
pour s’échapper d’une situation
embarrassante.
Charlot et la séduction : la transcendance
des genres
Car si le père est furieux, ce n’est
pas parce qu’un vagabond fais la cour
à sa fille, mais parce qu’il
a lui-même été victime
du charme trans-genre de Charlot.
On retrouve chez Charlot et son pendant féminin
la même espièglerie, la même
volonté de montrer son corps au monde
et de la défier : comme il jetait sa
masculinité et sa condition à
la figure du monde, Mam’zelle Charlot
expose sa féminité, livre son
corps tout en le dérobant, ainsi que
le dit Merleau-Ponty, « Il lui semble
que le regard étranger qui parcourt
son corps le dérobe à lui-même
ou qu’au contraire, l’exposition
de son corps va lui livrer autrui sans défense,
et c’est alors autrui qui sera réduit
à l’esclavage » (4). Ainsi,
c’est autant Charlot que Mam’zelle
qui se joue des deux hommes en les faisant
s’embrasser : on imagine bien la petite
voix émanant du corps fluet compter
« un, deux trois », avant de se
dérober aux lèvres de ses prétendants
et de les faire s’embrasser, comme des
enfants.
Etonnamment, Charlot charme hommes et femmes
avec la même facilité, mais également
avec les mêmes artifices : une assurance
empreinte de timidité. Le dénominateur
commun de ses deux apparences est bien la
violence, à ceci près que l’homme
refuse le contact direct avec ses rivaux :
la canne sert à faire tomber ou à
pousser, la bouteille de soda sert à
assommer ; la femme n’hésite
pas à affronter directement son agresseur
qui est aussi son prétendant : gifles,
coups de fesses, sont autant de parades qui,
bien que paraissant innocentes, surpassent
les hommes qui n’osent riposter devant
une femme. La féminité apparaît
alors comme la véritable force de Charlot
qui cesse enfin d’être le martyr
pour devenir le bourreau. la supercherie dévoilée,
redevenu homme malgré le costume, Charlot
redevient le paria, celui dont il faut se
débarrasser : il est jeté dehors
par le père, et retrouve sa condition
d’agresseur agressé.